• André Menras

27/04/2010 Je rêve d'un petit chalutier

En ces jours ensoleillés de printemps, pour me reposer l’esprit et confier mes soucis à la nature, je suis allé méditer sur le sable des dunes à six kilomètres de chez moi, face à l’étendue bleue de la mer Méditerranée que les Romains de l’Empire appelaient « mare nostrum », notre mer. Aujourd’hui, elle n’est plus celle de l’Empire mais celle de tous les pays riverains en même temps qu’un passage tranquille pour les navigateurs du monde entier.

Immanquablement, cette méditation sur le temps qui passe, avec le contact du sable, l’air chargé d’iode de la brise marine et le bruissement des vagues, tout cela m’a transporté, les yeux fermés, à l’autre bout du Monde vers une autre mer que j’aime, la Mer du Sud Est asiatique celle que les Chinois de l’Empire et leurs amis appellent mer de Chine du Sud et que mon deuxième pays appelle Mer de l’Est. Citoyen de ces deux mers, chacune bordée de peuples et de pays différents, mes images naviguent de l’une à l’autre et, par association d’idées, je me prends finalement à rêver d’un chalutier…

En ce matin d’avril 2010, la Méditerranée paraît calme et libre. Comme si elle se reposait des dominations des empires passés : Carthage, Grèce, Rome… Comme si elle avait oublié les batailles navales innombrables, sauvages et meurtrières, les naufrages classiques ou « étranges » dont elle fut le théâtre, les centaines de milliers de vies qu’elle a prises et n’a jamais rendues…Elle ne semble pas s’inquiéter de l’immense richesse en lithium de ses tréfonds, objet actuel des convoitises espagnoles, françaises, algériennes, italiennes, grecques…en course pour l’ère de l’après-pétrole.

Première destination touristique du Monde, elle fait la coquette. Elle mobilise les pays qu’elle baigne pour faire la toilette de ses pollutions et tente d’oublier les embarcations de fortune chargées d’immigrés faméliques qui viennent s’échouer régulièrement sur les plages espagnoles, françaises, grecques et italiennes à l’assaut du mirage européen. Bref, sans être en parfaite quiétude, elle a dépassé les tragédies et les antiques tempêtes de son enfance pour devenir adulte dans un monde où la loi de tous et le combat des peuples fait reculer peu à peu la force du canon d’un seul ou de quelques uns.

Alors, toutes proportions gardées dans la comparaison, quand mes pensées reviennent à la Mer de l’Est, je crois me retrouver au Moyen- Age et même dans l’antiquité. Un empire chinois qui se veut dominateur, sans partage, avec comme seule loi celle de sa puissance économique du moment et de sa force militaire. Un empire à deux visages qui occupe en tuant, exploite, pollue, capture et emprisonne, coule et tue encore, tandis qu’ à grands coups de dollars il habille de modernité bien pensante sa guerre d’occupation avec des arguments écologiques, archéologiques, météorologiques, touristiques, socialistes… La ficelle est grosse. Grosse comme l’énorme « langue de bœuf » tirée à la face du Monde par un grand gamin égoïste, déjà obèse, aussi puéril que dangereux car il n’a de repère que sa gloutonnerie et ses dictatoriaux caprices! C’est flagrant : les dirigeants chinois se sont trompés d’époque et n’ont tiré aucune leçon de l’Histoire en menant cette guerre d’un autre temps qu’ils s’acharnent à habiller de neuf.

Car c’est bien d’une véritable guerre qu’il s’agit. D’une sale guerre, sourde, silencieuse, impitoyable, une guerre d’usure que les dirigeants Chinois ont déclarée depuis plusieurs années aux pêcheurs pauvres du Vietnam. Mais c’est une guerre où ces David Viet, désarmés et pacifiques face au Goliath Han armé jusqu’aux dents, deviennent des héros à chacune de leur sortie au large, porteurs de l’honneur de leur patrie, défenseurs de leurs espaces de pêche ancestraux et du droit souverain du Vietnam sur ces vastes étendues d’eau et sur les îles qu’elles baignent. Aujourd’hui 19 avril, en lisant la presse quotidienne, j’apprends que 9 nouveaux pêcheurs de l’île de Ly Son ont encore été capturés par les pirates chinois le 14 avril et détenus dans Hoang Sa, archipel confisqué par la Chine au Vietnam, contre rançon de 70000 Yuans. Ils vont rejoindre douze autres pêcheurs déjà emprisonnés depuis le 22 mars. Dans le village de Bình Châu Madame Nguyễn Thị Bưởi et ses amies attendent toujours leurs maris comme Pénélope attendait Ulysse de retour de la guerre de Troie. D’autres emprisonnements se préparent tandis que des pêcheurs de Quang Tri remontent dans leur chalut, au large de leur côte, une torpille chinoise de plusieurs tonnes…

Dans cette situation, pour ajouter à ma douleur et à ma colère, j’apprend aussi que les pêcheurs pauvres de Da Nang , ville que j’aime tant, ville jadis héroïque, sont chassés de leur port d’ancrage par un projet urbain visant à favoriser le grand business, sans aide des autorités pour trouver un nouvel abri à leurs pauvres embarcations. La guerre n’est pas qu’au large, la côte est aussi en de nombreux endroits zone interdite aux pêcheurs, vendue quelquefois aux capitaux chinois comme dans cette même ville de Da Nang : immense et fastueux Resort, Casino luxueux … Pénélope n’aura bientôt plus de maison dans le port ou sur la plage pour attendre Ulysse. Et Ulysse, mer perdue, terre interdite, n’aura plus que le ciel pour pleurer.

Notes diplomatiques, rencontres d’ambassadeurs, déclarations réitérées de souveraineté, protestations officielles, tentatives d’internationaliser cette tragédie par des colloques: l’efficacité de ces démarches n’ont jusqu’ici pas convaincu les dirigeants chinois de respecter les lois internationales et la souveraineté du Vietnam sur ses espaces maritimes et insulaires. Le Vietnam possède largement et depuis longtemps tous les arguments historiques et juridiques pour justifier clairement de ses droits souverains. Il les a largement exposés et, bien sûr, doit continuer de le faire. Mais faut-il attendre indéfiniment l’improbable émotion de la diplomatie internationale face aux enjeux économiques qu’opposent les Chinois ? Faut-il laisser le temps travailler pour la consolidation de l’occupation ? Pour son officialisation de facto ? Plus on recule, plus ils avancent, plus ils s’installent. Faut-il laisser la peur et l’isolement venir à bout du courage quotidien et finalement abandonner l’espace national aux pillards ? D’un autre côté, faut-il répondre à la provocation chinoise permanente d’un affrontement armé, prétexte recherché par elle pour mettre en mouvement la machine militaire d’agression qu’elle affûte au grand jour ? On sait de quoi les dirigeants chinois sont capables. Ils l’ont prouvé maintes fois dans le passé. Humanisme et respect des populations leur sont étrangers. On sait aussi à quel point ils ont conditionné, aveuglé leur propre peuple dans un nationalisme agressif et belliqueux, à quel point ils ont bâillonné leurs opposants.

Alors, j’ai une modeste mais ferme proposition à faire aux pêcheurs du Vietnam qui, je le sais bien, ne veulent pas renoncer à leur vie de pêcheur et à leur fierté de Vietnamiens. Une proposition pour qu’ils fassent entendre leur voix pacifiquement et solidairement. Sous la direction de l’Association nationale des pêcheurs pourquoi ne pas organiser une flotte de 500 chaluts ou plus, mobilisée à partir de différentes provinces côtières comme Quang Tri, Thua Thien Hue, Quang Nam, Quang Ngai, Quy Nhon…Ils se dirigeraient ensembles, accompagnés par de nombreux représentants des media nationaux et internationaux, sans escorte militaire, vers l’Archipel vietnamien de Hoang Sa et l’île de Phu Lam pour exiger des geôliers la libération de leurs camarades innocents ?

Les occupants chinois oseront-ils tirer devant des caméras sur les pêcheurs désarmés comme les colons israéliens l’ont fait sur les palestiniens ? Oseront-ils emprisonner, garder en otages des centaines de chalutiers ? Oseront-ils se montrer à visage découvert à l’ensemble du Monde ? Voilà une action ferme, raisonnable car pacifique et légitime, qui sans aucun doute contribuera à internationaliser positivement les problèmes de la mer de l’Est selon le souhait des autorités vietnamiennes. Toutes les télévisions du monde montreront ces images comme autant d’authentiques accusations, comme le vrai visage des dirigeants de Pékin et le vrai visage du peuple vietnamien. L’opinion jugera.

Alors, si par bonheur cette action était sérieusement envisagée, je déclare solennellement à mes chers amis pêcheurs que j’emprunterai de l’argent pour acheter un chalutier dont je deviendrai membre d’équipage et que ce sera un honneur pour moi de participer à cette superbe pêche. Plein cap sur le droit des Hommes et des nations pour la dignité et la liberté. Et ce sera aussi ma contribution concrète au débat sur l’internationalisation des drames de la mer de l’Est.

PS ajouté en 2017 : 7 ans à peine après la rédaction de cet article notre belle bleue a bien perdu de son éclat et de sa sérénité. Elle est devenue en quelques années le témoin d’une immense tragédie où le terrorisme et la guerre, l’exploitation, la misère et la peur ont poussé dans les flots des milliers de familles démunies en quête d’humanité.

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