• André Menras

20/04/2013 Mer du Sud-Est asiatique: chronique d'un hold up annoncé.

André Menras (1)


« Il n’y a pas de sujet sensible. Seules le sont les fesses douillettes de ceux qui veulent s’asseoir dessus.» (Auteur inconnu.)


Je dédie affectueusement cette contribution à la mémoire de Charles le militant pour la passion qui a toujours animé son combat solidaire au côté du peuple vietnamien.

Des implications et des responsabilités minimisées.

La question du droit à souveraineté sur les archipels et les zones maritimes de la mer du Sud-Est asiatique (2) a déjà fait couler un peu d’encre- certainement pas assez- et pas mal de sang- certainement beaucoup trop. Essentiellement du sang vietnamien. La tournure prise par les évènements en ce début d’année 2013 montre que le règlement pacifique sans cesse différé et même empêché de cette crise trop souvent présentée comme exclusivement régionale risque fort de mener à des confrontations beaucoup plus globales et meurtrières.

Le grignotage des îles et de la mer enclenché concrètement par la Chine dès 1956, au départ effectif des colonialistes français s’accélère, se systématise et s’officialise chaque jour plus ouvertement.

(1) L’auteur, enseignant retraité, est lié au Vietnam depuis 1968, date à laquelle il y a été coopérant militaire. Emprisonné politique de 1970 à 1973 pour s’être solidarisé avec le FNL du Sud Vietnam, il est co-auteur du livre « Rescapés des bagnes de Saigon, nous accusons » écrit avec son collègue d’alors, Jean Pierre Debris. Citoyen d’honneur d’Ho Chi Minh ville et premier ressortissant étranger à avoir reçu la nationalité vietnamienne du Président de la République du Vietnam lui-même, il partage son temps entre la France et le Vietnam dans des projets de coopération et d’aide humanitaire.

Avec ses responsabilités historiques coloniales et néocoloniales dans le lourd héritage qu’elle a imposé à l’An Nam puis au Vietnam quant à ses droits souverains, et face à l’actuelle guerre d’agression silencieuse, la communauté internationale peut-elle encore se cantonner au rôle peu glorieux d’observateur tranquille et ponce- pilatique qu’elle a tenu jusqu’ici ? Quand plus de 50% des échanges maritimes mondiaux sont menacés d’être contrôlés et verrouillés au gré des humeurs d’ une seule puissance, en violation flagrante du droit maritime international, quand cette même puissance s’engage ouvertement dans une stratégie militaire de confrontation violente avec ses voisins immédiats qu’elle dépouille, quand elle menace de rétorsion des nations géographiquement plus lointaines si celles-ci se mêlent de ce qui les regardent : droits des peuples, droits de l’Homme, libre circulation des hommes et des marchandises sur les routes maritimes internationales… alors le danger revêt d’évidence une dimension planétaire. Il faut l’affirmer bien haut : loin d’être le fait exclusif de quelques nations lointaines, loin d’être la chasse gardée de l’une ou la confrontation de deux d’entre elles par dominos interposés, ces conflits exigent d’urgence, dans l’intérêt de tous, un règlement largement multilatéral qui s’imposera tôt ou tard.

(2) Nous ne nous lancerons pas ici dans la guerre des géonymes sur la mer « de Chine méridionale », « de l’Est », « de l’Ouest », ou sur les îles qui, selon le pays revendicateur, portent un nom différent. Nous conviendrons d’appeler Paracels l’archipel revendiqué par le Vietnam sous le nom de Hoang Sa (sables jaunes), et par la Chine sous le nom de Xisha (sables de l’ouest). Nous utiliserons le nom de Spratleys pour l’archipel revendiqué par le Vietnam sous le nom de Truong Sa, (21 îles et écueils occupés), par la Chine sous le nom de Nansha, (8 îles et écueils occupés), Kalayaan par les Philippines (5 îles et écueils occupés). Taïwan occupant le seul îlot d’Itu Aba, la Malaisie occupant 3 îles et le sultanat de Brunei 2.

L’objet de cette contribution

Il ne s’agit pas dans ce court article de détailler exhaustivement les prétentions souveraines de toutes ces nations et les arguments historiques et juridiques qui les fondent en ce qui concerne les archipels Paracels et Spratleys et les espaces maritimes attenants.

L’article se propose d’exposer la situation, essentiellement à partir des positions, déclarations et actions des deux principaux protagonistes : le Vietnam et la Chine avec, en marge, l’émergence d’une première résistance dure venue des Philippines. La stratégie chinoise sera particulièrement exposée dans sa conception et dans sa perception par la communauté internationale car c’est là essentiellement que se trouvent la pierre d’achoppement et/ou la clef du conflit. Les litiges entre les autres nations riveraines de la mer du S-E asiatique, comme les différentes rencontres internationales, colloques d’experts et déclarations officielles l’ont montré, pouvant être raisonnablement et pacifiquement réglés dans le cadre de la loi internationale de 1982 sur le droit à la mer (3).

A cet égard, rappelons que pour les Spratleys, Vietnam et Malaisie ont déposé un dossier commun auprès de l’ONU, que le Vietnam et les

(3) Dite Convention de Montego bay de 1982, qui entre en vigueur en 1994. Elle délimite les souverainetés, les droits et les devoirs des Etats sur la mer, les fonds et les tréfonds marins, en particulier en définissant les zones économiques exclusives (ZEE) de 200 miles nautiques soit 370 km à partir d’une « ligne de base » côtière pour chaque nation riveraine. Elle est ratifiée par la plupart des nations dont la France, la Chine, le Vietnam, les Philippines et les autres riverains de la mer du S-E asiatique à l’exception du Cambodge. Les Etats-Unis n’en sont pas signataires.

Philippines ont souvent adopté des positions communes qui semblent ouvertes et conciliantes …Rappelons également le précédent encourageant de 2008 quand Singapour et la Malaisie ont réglé pacifiquement leurs différends concernant trois îlots du détroit de Singapour par un jugement de la Cour internationale de Justice…

Enfin, il est également important de relever à quel point la façon de gérer ces conflits de souveraineté par les autorités des pays concernés, de les taire, de les minimiser ou de les instrumentaliser dans un nationalisme agressif impacte de plus en plus fortement la politique intérieure et les relations extérieures de ces pays.

Les conflits, le conflit

Ils opposent à l’origine six pays riverains de cette mer du Sud-Est asiatique à leur voisin de la Chine populaire qui touche cette mer au nord par son île de Hai Nan : Taïwan, Philippines, Brunei, Malaisie, Indonésie, Vietnam. Avec, selon chaque pays, des particularismes très marqués tenant à son cheminement historique, sa culture, sa situation géographique, son niveau de développement économique, son régime politique actuel, le potentiel légitime d’exploitation des ressources naturelles maritimes, fonds et tréfonds sous-marins, que lui confère la Convention internationale sur le droit moderne de la mer , et selon les impératifs et les alliances qu’il se fixe quant à sa défense nationale…

Ces nations riveraines, sont toutes membres de l’ASEAN (4) à l’exception de la Chine et de Taïwan dont la position dans les conflits de souveraineté se trouve souvent très proche sinon confondue avec celle de sa sœur ennemie dans une conception expansionniste que l’on pourrait qualifier de « Grande Chine ».

Dans la présente situation, avec ses 3200 kilomètres de côtes et plus de 10 millions de kilomètres carrés de Zone Economique Exclusive, le Vietnam est incontestablement la nation la plus gravement menacée d’asphyxie par l’exorbitante prétention souveraine de Pékin sur 80% de cette mer que l’Empire du Milieu ne touche que par la pointe méridionale de son île d’Hai Nan.

Quelques éléments historiques et juridiques

Tout d’abord, il semble nécessaire d’apporter quelques éléments historiques majeurs si rarement abordés dans les articles à l’attention du grand public, à tel point qu’il devient très tentant de renvoyer les « belligérants » dos à dos faute de pouvoir en comparer les arguments. Monique Chemillier Gendreau les a, pour l’essentiel, détaillés et analysés dans son excellent ouvrage référence qu’on ne saurait que conseiller pour toute réflexion sérieuse sur cette question (5). Concernant les Paracels, il faut rappeler que le Vietnam, dans la période précoloniale a été le premier et seul pays à affirmer sa souveraineté sur l’archipel sans que cela soit contesté par un seul voisin régional. Ceci dès les seigneurs Nguyen au début du 18ème siècle avec la mise en place de la brigade nationale « Hoang Sa », « Bac Hai » chargée de l’exploitation, l’entretien et la défense des îles.

(4) Association des nations de l’Asie du S-E actuellement composée de 10 membres: Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam.

(5) « La souveraineté sur les archipels Paracels et Spratleys », Editions l’Harmattan.

Ensuite au début du 19ème siècle, le roi Gia Long déclara officiellement la souveraineté de l’empire d’An Nam sur l’archipel… Pendant la première période coloniale, la Chine n’a pas émis d’objection concernant les îles et la mer lorsque la puissance coloniale s’est arrogée par ses deux traités de protectorat notamment celui de 1884, (convention deTianjin), le contrôle des limites territoriales sur le Tonkin et l’An Nam. La Chine renonçait alors officiellement à tous droits suzerains sur l’An Nam donc sur les Paracels. (6)

Il s’en est suivi concernant les Paracels une période de quasi abandon de la part de certains gouverneurs généraux, représentants locaux de la puissance coloniale qui pensaient plus à se placer pour la conquête de comptoirs au sud de la Chine, à la pacification des premiers soulèvements paysans et « mutineries » qui couvaient dans le Nghe Tinh, Quang Nam, Quang Ngai, à Yen Bay et ailleurs, qu’à leurs devoirs « protecteurs » vis-à-vis de l’An Nam dont ils étaient prêts à brader aux plus offrants et dans la plus grande opacité « les terres stériles » des archipels et les phosphates qu’elles contenaient.

Premières trahisons historiques : le colonialisme français.

Nous ne résistons pas ici à l’envie de faire partager au lecteur quelques épisodes du combat opiniâtre peu connu bien qu’ extrêmement révélateur du journaliste hanoïen, Henri Cucherousset, bon Français de souche et « colonialiste sincère » pour la défense de la souveraineté de l’An Nam sur l’archipel des Paracels (7). Les articles de Cucherousset dans l’hebdomadaire qu’il dirigeait et publiait à Ha Noi, « L’Eveil économique de l’Indochine », montrent que par

(6) A l’aune des prétentions impériales de Pékin à cette époque on pourrait conclure que celles des nouveaux mandarins de la Chine moderne ont considérablement perdu en élasticité dans une mondialisation capitaliste qui pourtant leur donne des ailes. En effet, le concept chinois de vassalité alors mentionné dans l’annuaire impérial du XIXème siècle, incluait dans un même package l’Annam, la Birmanie, le Siam, le Laos, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Italie, le Portugal et… le Saint-Siège !

suffisance, incompétence, cupidité et corruption mêlés, le pouvoir colonial local français dans la totale indifférence du pouvoir central, a trahi délibérément ses engagements envers l’An Nam et a largement contribué à éveiller sur les archipels des appétits chinois jusque là inexistants. Le premier article dont nous avons pris connaissance, est paru dans « l’Eveil » en date du 30/12/1928 sous le titre « Les îles Paracels et l’Indochine ». Il commence par ces mots : « Il n’est pas permis aux dirigeants de l’Indochine d’ignorer le projet des Chinois de créer un port de guerre à Yu Lin kan (Yulingang), au sud de l’île d’Hainan, port du golfe du Tonkin , et de prendre officiellement possession des îles Paracels. » Un autre article évoque la présence de Japonais sur une des îles de l’archipel. Ils y avaient abordé pour exploiter les phosphates et abandonnèrent les lieux « après y avoir fait des dépenses assez importantes » selon M. Cucherousset qui écrit à ce sujet :

« Ils (les Japonais) ne s’étaient d’ailleurs pas installés, en 1925, sans s’informer consciencieusement du légitime suzerain de ces îles et c’est sur la réponse de certaines autorités françaises de Saïgon : « Que la France se fichait royalement de ces écueils et îlots » ou quelque chose dans le même genre, qu’ils s’adressèrent au gouverneur chinois de Canton. Celui-ci dont les visées impérialistes sont sans limite et qui revendiquerait bien la suzeraineté du Pôle Nord si on lui demandait son autorisation pour y aller, s’empressa de déclarer que les îles Paracels relevaient effectivement de la Chine et, avec la plus large magnanimité, autorisa l’entreprise japonaise à s’installer dans une des îles pour y tenter l’industrie de la récolte du guano… ». M Cucherousset remarque : « Si les Paracels avaient été possession chinoise, on ne voit pas ce que le « De Lanessan », (vapeur du Service océanographique français basé à Nha Trang) allait y faire en 1926 aux frais du budget indochinois. Or les renseignements qu’il rapportait indiquaient que cet archipel n’était pas un simple groupe de récifs sans intérêt. En tout cas, même s’il n’y avait rien à y faire du point de vue de la pêche, ni du point de vue du guano, ce qui n’est nullement démontré, il y avait, il y a encore beaucoup à y faire

(7) Nous avons publié plus exhaustivement l’histoire de ce courageux combat dans un article intitulé « Hoang Sa, dans ton cœur ou derrière ton dos » paru dans le magazine vietnamien « Xua va nay » (Autrefois et aujourd’hui).

au point de vue de la sécurité de la navigation, de la police des mers, de la défense de l’Indochine et au point de vue scientifique. »

L’année suivante, dans son article « La question des îles Paracels », notre vaillant journaliste revient à la charge :

« Nous avons posé la question des îles Paracels que l’administration voudrait sans doute bien étouffer car son rôle n’y a pas été brillant mais nous n’avons pas du tout l’intention de nous en tenir à un seul article… C’est sous le protectorat de la France que s’est placé l’Annam et non sous celui des fonctionnaires français d’Indochine, et aucune parcelle du territoire de l’Annam ne saurait être cédée ou abandonnée sans le consentement exprès de l’Empereur d’Annam et du Président de la République française. Par conséquent, c’est de cette double signature que devrait se prévaloir tout gouvernement étranger qui prétendrait exercer des droits quelconques sur les îles Paracels….les droits de l’Annam sur les Paracels sont bien établis et depuis longtemps… »

Mais visiblement, M. Cucherousset dérange de plus en plus le silence assourdissant imposé en haut lieu. Le 20 octobre 1929, il écrit : « …il (le Gouverneur Général) a interdit à tous ceux qui dépendent de son autorité, à l’ARIP (agence de presse officielle) en particulier, de prononcer fût-ce seulement le mot de Paracels. Et le plus grand paquebot du monde pourrait y faire naufrage, vingt vapeurs marchands s’y faire pirater, un Krakatoa y sortir du fond des eaux, ou monsieur Larrouy y tuer d’un coup d’épée le Serpent des Mers qu’à aucun prix l’ARIP n’en parlera, ni ceux de nos confrères qui n’osent pas insérer la moindre nouvelle sans être sûrs que cela plaira en haut lieu. ». Silence d’hier, silence d’aujourd’hui…

Parmi les documents marquants révélés par le journaliste, une lettre de M. Pasquier, Gouverneur général de l’Indochine, envoyée le 20 mars 1930 au ministre des Colonies. Dans ce document confidentiel, visiblement écrit sous la pression, M. Pasquier ouvre le parapluie administratif sur ses silences coupables et ses manquements précédents. « … Comme suite à mon télégramme du 14 courant relatif aux droits de souveraineté que prétend faire valoir le gouvernement provincial de Kouang Toung ( Canton) sur les îles Paracels, j’ai crû devoir vous exposer le point de vue du Gouvernement général. Il était en effet nécessaire que vous fussiez averti sans retard des intentions du Gouvernement de Kouang Toung qui peuvent être d’un moment à l’autres suivies d’exécution ». Rappelant la très courte prise de possession par le vice-roi de Canton de quelques îlots pendant 2 jours en 1909, il commente : « Cette prise de possession – sur laquelle la France, seule puissance intéressée, n’a jamais fait connaître officiellement son sentiment- n’aurait pu avoir de valeur juridique qu’à la condition que les Paracels fussent « res nullius » (chose de personne, terre sans maître) à l’époque où elle eut lieu. » Plus loin, Pasquier se résigne à écrire qu’«après renseignement pris à la résidence supérieure en An Nam, il est établi sans contestation possible la priorité des droits de la cour de Hué ». Après avoir exposé l’importance de l’archipel, comme s’il s’inspirait de passages entiers des articles de M. Cucherousset, Pasquier écrit: « En résumé, je suis entièrement d’accord avec vos correspondants pour reconnaître l’intérêt que la France a à revendiquer au nom de l’Annam, la souveraineté des îles Paracels ». Et il ajoute « seules des raisons d’opportunité se sont opposées jusqu’à présent à ce que ces droits fussent affirmés officiellement. Parmi ces raisons, il explique « … notre intérêt bien compris était à l’époque de ne pas nous aliéner l’opinion chinoise, au moment même où les accords Indochinois étaient en cours de négociation à Nankin. » Le lecteur percevra certainement des accents d’actualité dans cette diplomatique prudence : « ne pas nous aliéner l’opinion chinoise »…notamment celle du consommateur chinois.

En conclusion, ce Gouverneur Général plein de courage et de décision conseille : « …il m’apparaît que l’attitude la plus opportune à observer demeure encore celle de l’expectative. Elle présente l’avantage de réserver nos droits jusqu’au jour où des circonstances favorables nous permettront de les faire reconnaître. En effet, nous pourrons être amenés à envisager l’abandon de certains avantages et privilèges dont nous jouissons actuellement en Chine. Les Paracels pourront constituer alors une matière de marchandage ou une contrepartie à des concessions de notre part sur d’autres points. »

Devant les révélations du journal, la réponse du pouvoir local ne se fait pas attendre. La méthode n’a pas vieilli d’une ride : c’est la répression. Le 18 juin 1932, une perquisition judiciaire a lieu dans les locaux du journal et au domicile de Cucherousset inculpé de « recel d’actes et titres provenant d’un détournement opéré par un fonctionnaire public ». Après saisie et interrogatoire, vingt cinq

commissions rogatoires et deux mois où pèse sur lui la menace de la prison, l’étau se desserre sur le journaliste qui cite d’autres abandons ou trahisons de la part des autorités coloniales au détriment de l’intégrité territoriale de l’Empire d’An Nam et en faveur de la Chine: « Il y a d’autres territoires, des cantons entiers, que ceux qui furent chargés, après la guerre de 1885 avec la Chine, de la délimitation de la frontière, ont laissés à la Chine faute d’avoir demandé l’avis des autorités de Hué. Certains de ces cantons, assez riches, sont peuplés de Tho et de Nung qui souhaitaient vivement notre protection… ».

Henri Cucherousset s’est éteint à Ha Noi en 1934, quatre ans avant la prise de possession française officielle des Paracels lorsque le 15 juin 1938, Jules Brévié, gouverneur général de l’Indochine crée par arrêté une délégation administrative à Hoang Sa suite à une ordonnance signée par l’Empereur Bao Dai rattachant l’archipel à la province de Thua Thien (8). La même année 1938, une stèle est élevée sur l’île Pattle. Elle porte l’inscription : « République française-Royaume d’Annam- Archipel des Paracels – 1816- île de Pattle 1938 ». Une station météorologique, une station TSF et un phare y sont construits, une garnison installée. Cette année-là, un an avant l’occupation japonaise de Hai Nan, les rêves chinois de la France coloniale partaient en fumée, l’expansionnisme nippon frappait à la porte de l’Indochine, et les munichois, par leur grand courage résistant et patriotique, invitaient Hitler à aller de l’avant, préparant à l’Europe le déferlement de la vague nazie, de ses nuits et de ses brouillards.

Invitations complaisantes à la « langue de bœuf » chinoise.

Après la défaite de l’Axe, le démantèlement des troupes japonaises d’occupation fut une autre occasion donnée à la Chine par les Puissances pour avancer ses pions et tenter de légitimer ses appétits

grandissants dans cette mer du Sud-Est asiatique. Si la nature a horreur du vide, la Chine, a bien su utiliser l’occasion favorable pour le combler. Les Alliés décident en effet par le traité de Tchoung King en 1946 de confier le « rétablissement de l’ordre » et le désarmement des Japonais à la République de Chine au nord du 16ème parallèle. Tchang Kaï Chek occupe donc les Paracels et…les Spratleys qu’il intégre de sa propre initiative à son mandat pacificateur, la zone étant

(8) Il est actuellement rattaché à la ville de Da Nang.

normalement impartie aux Anglais. A peine une année après, en 1947, on voit apparaître une carte chinoise avec une ligne en 11 traits, englobant comme propriété de l’Empire les archipels Paracels et Spratleys et la presque totalité de la mer du Sud-Est asiatique. Les deux traits du golfe du Tonkin ayant été depuis enlevés par Chou En Lai, cette ligne en 11 traits n’était rien d’autre que l’actuelle ligne en 9 traits, dite « ligne en U » ou « langue de bœuf » qui matérialise la prétention souveraine de Pékin telle qu’elle a été déposée à l’ONU en 2009.

A propos des appétits chinois éveillés puis confortés par des nations étrangères qui devraient en tirer les conséquences quant à leurs responsabilités présentes pour un règlement pacifique et équitable des conflits, selon le dicton « qui paie ses dettes s’enrichit », voici encore quelques éléments de réflexion :

Alors que plusieurs atlas chinois et non les moindres positionnaient jusqu’en 1933 la limite sud de l’espace national à la pointe sud de l’île de Hai Nan sans qu’il soit aucunement question des archipels et le la mer du Sud-Est asiatique,… Alors que les ouvrages plus anciens de la Chine n’attribuaient l’archipel à aucune nation, c’est en 1953 que la grande Encyclopédie Soviétique, puis l’Encyclopedia Britannica, et l’Encyclopedia internationale en 1969, attribuent carrément l’archipel à la Chine. Rappelons toute la générosité de l’Union soviétique qui, lors de la conférence de San Francisco en 1951, avait tout naturellement proposé aux 48 nations présentes d’abandonner ces archipels à la souveraineté des camarades de Pékin, alors ses indéfectibles alliés. Proposition fort heureusement rejetée à l’écrasante majorité. C’est aussi dans cette période que le géonyme « Mer de Chine méridionale » est consacré pour désigner cette Méditerranée du Sud-Est asiatique. On sait bien que la façon de nommer une entité n’est jamais innocente et influence souvent son devenir.

Ainsi, de l’appellation « Mer de Chine… » à l’acception « Mer de la Chine… » et au concept chinois actuel de « Mer historique de la Chine »… il n’y a que quelques pas, en apparence sémantiquement minimes mais énormes dans le concept et dans ses conséquences, que Pékin ne s’est pas privé de franchir pour affirmer et légitimer ses prétentions.

Précisions sur le concept sino-chinois de « langue de bœuf » ou de « mer historique ».

D’évidence ce concept de « mer historique » n’a pas plus de fondement historique, juridique ou pratique aujourd’hui qu’autrefois. Il n’a pour lui que son affirmation sur la base d’une menace militaire de plus en plus affirmée. Il a été unanimement et à plusieurs reprises rejeté par les experts historiens et juristes de la communauté internationale. Ce n’est pas parce que des pêcheurs chinois ont pratiqué cette mer et se sont abrités dans ces îles et îlots au cours des siècles que ces espaces appartiennent à la Chine. D’autres pêcheurs d’autres pays ont également sillonné ces espaces au moins avec autant d’assiduité que les pêcheurs chinois. Pour être recevable en vue d’examen, toute prétention à « espace maritime historique », devrait satisfaire des critères minimum parmi lesquels la preuve que la nation revendiquant souveraineté à réalisé son pouvoir d’Etat sur l’espace invoqué de façon effective, pacifique, pendant une longue période et avec le consentement des nations concernées. L’argument historico-juridique de Pékin est donc totalement infondé. Juridiquement et concernant le droit de la mer fixé internationalement par la Convention de l’ONU ratifiée par la Chine, le procès actuellement intenté par les Philippines à l’encontre de Pékin devant la Cour internationale est aussi on ne peut plus clair dès le premier point soulevé par les Philippines. La Chine respecte-t-elle oui ou non les dispositions de la Convention qui fixent l’espace de chaque nation riveraine éligible pour souveraineté à 12 miles nautiques à partir de la « ligne de base » côtière et 200 miles nautiques maximum à partir de cette même ligne en ce qui concerne la zone économique exclusive ? De toute évidence non ! Car la prétention souveraine chinoise matérialisée par sa ligne en neuf traits ou « langue de bœuf » englobe des espaces dont l’éloignement des côtes chinoises est de 800 à 900 miles nautiques ! La Chine respecte-t-elle la disposition de la Convention fixant à 12 miles nautiques maximum la limite de souveraineté autour d’une île ? Visiblement non !

On comprend pourquoi l’Empire refuse l’arbitrage de la Cour internationale, pourquoi il refuse toute négociation multipartite. Il ne reste plus aux faucons de Pékin que la politique du passage en force et du fait accompli. C’est dans la nature du régime et dans les traditions moyenâgeuses de l’Empire.

Une autre trahison historique majeure: l’impérialisme américain.

Mais les autorités chinoises ne doivent pas être les seules à être incriminées car elles ne peuvent mettre à exécution leur stratégie que dans un environnement global qui le leur permet. Comme nous avons essayé de le montrer depuis le début de cet article, si l’on recherche avec un minimum d’honnêteté les racines et les causes de la vague expansionniste chinoise actuelle, de son expression violente et dangereuse, on ne peut que constater que bon nombre d’entr’elles se sont nourries de complicités, d’abandons, de lâchetés et surtout de cupidité à court terme, souvent de la part de ceux-là mêmes qui commencent à s’en plaindre. En premier lieu, les Etats-Unis.

Les affrontements actuels pour les îles Senkaku, avec le Japon appuyé par les Etats-Unis, le clash récent dans la zone de Scarborough avec les Philippines appuyées par Washington ne sauraient faire oublier l’immense porte ouverte que l’impérialisme américain a offerte, comme une invite, à la violence expansionniste de Pékin. Cette « paix dans l’honneur » de Nixon et Kissinger qui ont vendu leurs alliés et l’archipel des Paracels contre l’accès salvateur au marché chinois a laissé en germe les conflits actuels. Le peuple vietnamien gardera à jamais dans sa mémoire collective ces jours de janvier 1974 où 54 marins et officiers de la République du Vietnam ont été exécutés par la flotte chinoise dans l’assaut définitif donné aux îles occidentales de l’archipel encore sous contrôle vietnamien. Cette haute trahison de la 7ème flotte stationnée à quelques miles nautiques de là qui a fait la sourde oreille aux appels de détresse de son allié. Cette déclaration honteuse que Kissinger adressait 4 jours seulement après cette agression au chargé de délégation chinois en Amérique pour solliciter la libération d’un agent américain capturé au cours de l’offensive chinoise: « La position de l’Amérique est de ne pas soutenir les revendications du Sud Vietnam sur les îles. Je veux être clair sur ce point…Le gouvernement de Saïgon est en train de former de nombreuses délégations pour rencontrer les organisations internationales comme SEATO (South East Asia Traity Organization), y compris l’ONU. Nous voulons qu’il soit clair pour vous que nous n’avons rien à voir avec ces délégations.» (9). En effet, on ne saurait être plus clair.

Il serait sage de ne pas oublier toutes ces leçons du passé pour ne pas se bercer d’illusions quant aux alliances de circonstance, vite oubliées, et conserver une saine analyse de la situation actuelle.

L’intox continue

Mais, il faut bien l’avouer, ce que nous avons le plus de mal à accepter aujourd’hui dans ce combat de David contre Goliath c’est l’intox prochinoise qui continue naïvement ou à dessein, avec ses relais bien pensants. Comme si aucune leçon n’avait été tirée du passé.

Par exemple, il a fallu la protestation de bon nombre de lecteurs pour que la très respectable « National Géographic Society » rectifie une carte des Paracels qu’elle avait imprimée avec le nom chinois Xisha accompagné du mot « China »…En janvier 2011, Pékin a fourni à « Map World » sa carte « langue de bœuf » à fin de vulgarisation mondiale…Le réputé hebdomadaire scientifique international « Nature » a également fait l’objet d’un impact publicitaire chinois visant à légitimer la dite « langue de bœuf ». Google Earth, moteur de recherche géographique en 3 dimensions, nous présente une zone fourmillant de caractères chinois, de menaces et même d’insultes en anglais contre le Vietnam... avec une carte de l’île de Ly Son située à

15 miles nautiques de la côte vietnamienne qui ferait partie de la

province chinoise de Hai Nan !

(9) Foreign Relations of the United States, 1969–1976 Volume XVIII, China, 1973–1976, Document 66.

Le même Google avait auparavant fait également l’objet d’une protestation émanant de la porte-parole de la diplomatie d’Ha Noi pour avoir placé la moitié de la ville vietnamienne de Lao Cai en territoire chinois…

Plus grave et révoltant encore est la tentative de justifier la position chinoise par certains milieux de gauche.

Certains articles relèvent d’une façon encore plus élaborée de la pure propagande prochinoise, simpliste, d’un manichéisme aux relents de guerre froide, d’un anti-américanisme viscéral. Assez fréquemment on retrouve dans ces écrits l’idée d’une victimisation de la Chine dont l’orgueil national a été meurtri par les humiliations coloniales et fascistes du passé. Comme si cela pouvait justifier, plus d’un demi-siècle après, le nationalisme exacerbé et violent qui nourrit l’expansionnisme prédateur envers les autres peuples de la terre, y compris envers ceux qui ont dû subir quelquefois plus longtemps et avec plus de violence ces agressions et humiliations coloniales. D’autres s’obstinent toujours à considérer ce pays comme le centre du socialisme existant, alors qu’il en est l’antinomie à tous points de vue. Il serait aujourd’hui assiégé dans un nouveau « containment » agressif de la part des Etats – Unis avançant masqués derrière les nations auxquelles ils sont liés par des accords de défense, notamment le Japon et les Philippines. Ce point de vue ne tient compte ni de l’Histoire, ni des évènements réels sur le terrain, ni de la loi internationale sur le droit à la mer.

Ne confondons pas. S’il est vrai qu’on voit se dessiner régionalement une réaction défensive solidaire largement prévisible face à l’accélération des manœuvres expansionnistes chinoises (Japon-Philippines-Inde-Corée du Sud et même Russie). Les Etats-Unis ne reviennent ou ne renforcent leur position dans la région que parce que la Chine y accélère ses démonstrations militaires pour des annexions annoncées qui menacent réellement de verrouiller cette voie essentielle du commerce maritime international. C’est bien cet l’impérialisme chinois de type nouveau qui, hélas, donne l’occasion de ce coming back et les Etats-Unis en profitent et se refont une virginité! Car, pourquoi se voiler la face ? Même si c’est dur à admettre à la lumière du passé, si les intérêts US actuels ainsi que ceux d’autres nations fréquentant ces voies internationales ne coïncidaient pas avec ceux des petites nations menacées de phagocytage par Pékin, qu’adviendrait-il des chances de survie de celles-ci en tant que nations relativement indépendantes? Elles seraient sinisées une à une, sans autre forme de procès. Amère tragédie et triste sort du plus faible : entre deux ogres, devoir choisir la protection de celui qui paraît le moins affamé et le plus lointain. Tout en gardant à l’esprit qu’absolument toutes les nations qui s’affirment en résistance de plus en plus marquée aux incursions chinoises sont en même temps engluées dans des relations économiques et commerciales extrêmement interdépendantes avec Pékin. A commencer par les Etats-Unis…

Cela dit, il est profondément choquant et troublant de lire dans des journaux de gauche et dans d’autres revues qui se disent traditionnellement amis du peuple vietnamien un certain nombre d’omissions et de contre-vérités qui sont de réels dangers pour la paix car elles encouragent Pékin dans ses exactions et détournent l’opinion publique de la lucidité et des solidarités nécessaires. Ainsi dans cet article de l’Humanité de juin 2012 sous le titre : « Mer de Chine, la nouvelle base arrière des Etats-Unis ? ». On y trouve la béatitude chinoise: « le président Hu Jin Tao, qui en appelle à une Asie harmonieuse » ; on y cherche en vain les précédents historiques indiscutables de l’expansionnisme chinois à l’encontre du Vietnam et des pays riverains et ses prétentions souveraines exorbitantes ; la diabolisation anti-US est toujours agitée : « les ambitions des Etats-Unis (qui) se dévoilent », les « points d’étranglement » soi-disant renforcés par les Américains qui « font peser sur la Chine la menace d’un blocus naval » ! La pure fabulation est même de la partie quand l’auteur évoque un « accord signé sur l’exploitation conjointe (VN-Chine) dans la zone des Paracels ». Un tel accord, qui, soit dit en passant, correspond à une proposition chinoise depuis toujours rejetée par le Vietnam, serait catastrophique pour celui-ci car il impliquerait l’idée qu’il abandonne ses revendications souveraines exclusives sans cesse affirmées sur l’archipel. Lorsque l’agression de Pékin est trop flagrante pour être esquivée, comme dans les affaires des pétroliers vietnamien agressés à répétition dans la zone économique exclusive de ce pays et non dans une zone contestée, l’auteur de l’article, par un flou artistique, parle pudiquement de « grave crise » et renvoie les « protagonistes » dos à dos…Le journal a choisi son camp. Comme disent les Vietnamiens, c’est celui du voleur qui crie au voleur.

Une omerta largement partagée

Toujours sur le même sujet, il faut savoir que depuis des mois le même journal ainsi que d’autres, est pourtant en possession d’un inventaire chronologique et de récits dûment circonstanciés sur les agressions de la marine de guerre chinoise à l’encontre des pêcheurs vietnamiens dans cette zone des Paracels. Nous disons bien : agressions de la part de la marine chinoise qui seule contrôle intégralement cette zone occupée. Et non, comme certains l’ont écrit par ailleurs, de la part de « pirates » anonymes et incontrôlés. Mais peut-être cette erreur a-t-elle été induite par le vocable de « bateaux étranges, (tau la) » qu’Ha Noi impose à sa presse officielle pour parler des bâtiments chinois…

Nous ne pouvons que rappeler ici ce qui a déjà maintes fois été dit et écrit : « Une chronologie précise bien qu’incomplète des agressions chinoises survenues dans cette région des Paracels a été établie. Les sources de ce document sont des plus objectives : rapports de garde-côtes, articles de journaux officiels vietnamiens, témoignages des victimes. Il atteste que durant les dix dernières années, près de 1400 pêcheurs vietnamiens ont dû subir les affres de la virile amitié chinoise. Les noms des victimes , les dates, les numéros d’immatriculation des chalutiers arraisonnés, coulés ou confisqués, les procès-verbaux rédigés en chinois et portant le cachet des autorités, les documents mentionnant le versement par les familles des captifs d’énormes rançons aux banques chinoises de Hai Nan via les banques vietnamiennes contre libération de leurs proches : tout est accessible, vérifiable.

Certains pêcheurs ont été tués ou blessés par balles, d’autres ont disparu, éperonnés de nuit, d’autres encore ont été victimes des tempêtes, à proximité des îles dont l’occupant leur refuse systématiquement l’accès pour s’abriter. Tous ceux qui ont été arrêtés ont été physiquement malmenés, certains sévèrement tabassés. Les derniers en date ont connu les décharges de la matraque électrique. En ces dix dernières années quatre cent treize d’entre eux, à notre connaissance, ont connu la détention dans l’île de Phu Lam, de plusieurs jours jusqu’à quelques mois. Ils décrivent tous le même scénario : les yeux bandés et menottés jusqu’à cette même geôle de 40 m2 au sol cimenté et au toit en fibrociment. En avril 2012, 21 pêcheurs y ont été entassés pendant 49 jours. Chaleur étouffante. La faim au ventre au point de grignoter des feuilles de bananier accessibles à travers les barreaux. Rationnement de l’eau. Fosse d’aisance pestilentielle. Nuées de moustiques au point qu’il faille se couvrir le visage avec des vêtements pour essayer de trouver le sommeil. Poussées de malaria et autres maux intestinaux dus à l’eau et à la mauvaise qualité du bol de riz biquotidien. Les témoignages soigneusement enregistrés se recoupent quasi parfaitement : ces paisibles travailleurs de la mer sont traités en véritables prisonniers de guerre. Le film documentaire «Hoang Sa Vietnam: la meurtrissure» (10), tourné il y a moins d’un an sur l’île de Ly Son d’où partent certains pêcheurs hauturiers, leur donne la parole ainsi qu’aux veuves des disparus. » (11)

A quelques exceptions près qui confirment la règle comme celles de l’AFP, La Marseillaise, la BBC, ABS-CBN news, et de quelques courageux journalistes vietnamiens, chacun a son sens unique de l’information, de l’indignation ou du silence conforme à la ligne du jour fixée par sa chapelle. Amnesty international, Human rights Watch ne sont pas en reste de silence, comme si les droits de l’Homme dont ils sont les ardents défenseurs ne concernaient pas les pêcheurs vietnamiens. Troublant. Dans le même temps, à Montpellier où la municipalité espère débloquer la crise viticole en vendant quelques containers à Chengdu ou Shanghai à l’occasion du salon « Vinisud », la Ville refuse une salle de la maison des relations internationales pour la projection du documentaire « polémique » sur les pêcheurs car il « oppose deux cultures ». Business : do not disturb ! A Toulouse, le nouvel an lunaire auquel la municipalité invite traditionnellement les communautés asiatiques s’est déroulé à la sauce chinoise : décorations chinoises, oriflamme chinois, invitation écrite à apprendre le mandarin…Sans que cela préoccupe les organisateurs qui se sont excusés après protestation de certaines communautés. Il est fort vraisemblable que l’évènement ne soit qu’une innocente initiative mais elle apporte sa touche à la même dynamique malsaine et injuste. A Leipzig, un journaliste se confie : la projection du film « La meurtrissure » intéresse réellement le journal en tant qu’évènement mais cela risque de déplaire au partenaire chinois et nuire au business de Porsche et BMW, éléments forts du tissu industriel de la ville, actuellement bien engagés dans ce pays…

(10) http://www.youtube.com/watch?v=aBVdCppcWyk, version française

http://www.youtube.com/watch?v=FaWNlxJ9OZo version vietnamienne

http://dttl-nguoilotgach.blogspot.com/2012/10/hoang-sa-noi-au-mat-matrevised.html version japonaise

http://www.youtube.com/watch?v=wgXsi2IuQH0&feature=youtu.be version anglaise

(11) http://www.lamarseillaise.fr/herault/les-otages-de-l-omerta-28629.html

On pourrait multiplier les exemples de crainte de rétorsion chinoise, y compris dans des milieux humanitaires qui, en théorie, devraient rester absolument indépendants des pressions d’Etat mais dont la liberté d’action est en réalité tributaire de ceux-ci.

Et pendant ce temps Pékin continue d’avancer…

Où en sont donc en cette fin 2012- début de 2013 les avancées chinoises concernant plus de deux millions de km2 de cette mer qu’elle considère être son lac privé? Nous avons longuement exposé les grandes lignes de cette stratégie expansionniste dans la revue Recherches internationales (12). Elles n’ont pas changé. Petit bilan des faits récents :

Présence militaire massive et démonstrations de force dans la zone. Militarisation accrue de l’archipel des Paracels.

Surveillance vidéo par bornes et bouées et couverture satellitaire des îles en voie de systématisation.

Consolidation des dispositions administratives, juridiques et militaires et inauguration de la ville sino-chinoise de « Tam Sa » dans l’île occupée de Phu Lam (Paracels) où les pêcheurs vietnamiens sont habituellement emprisonnés. Elle devient officiellement le quartier général chargé d’administrer les Paracels et les Spratleys en relais avec Hai Nan.

Selon le « China Daily », dès le début de cette année Pékin a lâché, à partir du continent, province de Canton et de Hai Nan, une flotte « de pêche » de 23000 gros chalutiers aux coques d’acier dont les équipages aux allures paramilitaires sont particulièrement agressifs.

(12) « Laos, Cambodge et Vietnam : premiers dominos de l’expansionnisme chinois ? »Recherches internationales avril-juin 2009 p. 53

Ils sont partis à la conquête des espaces maritimes revendiqués dans la « langue de bœuf ».

La province de Hai Nan a annoncé par décret prenant effet le premier janvier 2013 le contrôle systématique de tout bâtiment « étranger » présent dans cette zone de souveraineté autoproclamée avec menace de « fouille, confiscation de matériel et de pêche, d’arrestation et d’expulsion » pour ceux qui seront jugés indésirables.

Le 25 février, la direction générale du Service des pêches chinois a fixé comme priorité de l’année les contrôles permanents des Spratleys, de la zone voisine des Paracels, du golfe du Tonkin…afin de « protéger les droits légitimes des pêcheurs chinois ».

L’aviation s’en mêle. En ce début mars, la radio internationale de Pékin (CRI) a confirmé cette offensive des « contrôles » conjugués marine-aviation dans la zone ciblée comme « objectif prioritaire » pour les nouveaux grignotages : celle des Spratleys.

Parallèlement aux moyens militaires d’agression, Pékin affûte ses outils techniques d’exploitation. Il a conçu et mis en place des dispositifs géants d’exploration et d’exploitation pétrolière et de gaz, notamment le bâtiment « Ocean oil 708 » qui peut forer à 3000m de profondeur et pénétrer 600 m dans les tréfonds sous-marins, la plateforme géante « Ocean Oil 981 », qui peut agir à 3000m de profondeur avec une profondeur de forage de 10000m…

Dans un même temps, la presse très officielle du PC chinois n’a cessé de menacer les compagnies étrangères (Exxon Mobil USA, Gazprom Russie, ONCC Inde…) qui coopèrent avec Petrovietnam dans la zone économique exclusive du Vietnam. Certains bâtiments étrangers ont été interpellés bien à l’intérieur de la ZEE du Vietnam. L’année 2012 a vu plusieurs agressions chinoises sur des bâtiments de Petrovietnam et le sabotage direct des instruments de prospection et de sondage de cette compagnie…

En avril 2012, Pékin s’est livré à une grave provocation militaire suite à la ferme réaction des Philippines face aux incursions délibérées de « pêcheurs » chinois dans la zone de Scarborough située dans la ZEE de Manille.

La dernière subtilité de Pékin a été d’éditer un nouveau passeport où est imprimée la ligne en 9 traits couvrant la quasi-totalité de la Mer du Sud-Est asiatique comme une affirmation de souveraineté territoriale des plus officielle. Ainsi, tout tampon d’un pays étranger apposé sur le passeport d’un résident chinois entrant dans ce pays équivaut à une validation de cette prétention.

Le refus de négociation multipartite de Pékin

Concernant « l’Asie harmonieuse » dont parlait le Président Hu Jin Tao et que le nouveau Xi Jiping ne manquera pas d’appeler de ses vœux, nous rappellerons que ce désir d’harmonie de la part de la Chine s’est clairement manifesté dans les violations permanentes de la déclaration de conduite ( DOC) qu’elle a signée en 2002 à Phnom Penh avec les nations de l’ASEAN riveraines de la mer du S-E asiatique. Cette volonté d’harmonie s’est également exprimée dans l’opposition farouche à toute négociation multipartite avec ces nations en vue d’aboutir à un code de conduite (COC) qui serait légalement contraignant en fixant les droits et les devoirs des parties dans cette mer. Le sabotage du dernier sommet de l’ASEAN par Cambodge interposé en est l’exemple flagrant. C’est d’ailleurs la première fois que l’ASEAN n’aboutit pas à une déclaration commune, le Cambodge, nation assurant temporairement la présidence de l’ASEAN, ayant déclaré unilatéralement « la décision des dirigeants asiatiques de ne pas internationaliser le problème des différends de souveraineté en mer du S-E asiatique », contrairement à la volonté expresse d’un certain nombre de nations dont les Philippines, le Vietnam ou la Thaïlande qui ont protesté. Le Vietnam ayant par la suite rapidement calmé ses ardeurs…Rappelons ici encore quelques faits qui montrent toute l’expertise chinoise pour huiler la douce harmonie appelée de ses vœux: juste avant le sommet de l’ASEAN en avril dernier, le président Hu Jintao s’est rendu au Cambodge, auquel il a accordé plusieurs prêts à faible intérêt et aides gratuites pour un total de 450 millions de yuans (71 millions de dollars). En mai, lors de la réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN, le ministre chinois de la défense Liang Guanglie a fait le déplacement pour signer un document d’aide gratuite à hauteur de 120 millions de yuans. Puis en juin, He Guoqiang, secrétaire du Comité Central et numéro huit dans l’organigramme du Parti communiste chinois s’est rendu à Phnom Penh et a rencontré le Premier ministre Hun Sen pour signer un document de prêt de 420 millions de dollars et la fourniture de deux avions…

En résumé, nul ne peut nier que, concernant ses prétentions expansionnistes en mer du S-E asiatique, Pékin a donné dans l’année passée et en ce début d’année, tous les signes forts de sa détermination à réaliser complètement ses desseins. A sa façon, selon sa loi et dans son seul intérêt.

Les liens entre les deux partis communistes au pouvoir. Actif et passif.

Nombre d’observateurs objectent que, là aussi, les dirigeants chinois ne sont pas seuls à devoir être incriminés et qu’il serait honnête d’analyser dans ce processus régional de sinisation la responsabilité des autorités vietnamiennes. Ils font remarquer que le Parti communiste vietnamien qui parle, décide et agit seul au nom du pays et du peuple principalement menacé de cette sinisation, n’aide pas, par son attitude, à la clarté et à la solidarité résistante à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Loin de vouloir tirer sur l’ambulance, il faut bien reconnaître que ces objections ne sont pas sans fondements et il semble même que cette question soit en train de devenir le point le plus explosif du dossier. Le choc chinois tous azimuts qui s’accélère sur le Vietnam ne va-t-il pas faute de réponses dignes, claires, courageuses et responsables de la part du pouvoir de Ha Noi, conduire à une déferlante à l’intérieur de la société vietnamienne, à une véritable implosion politique? Le hold-up sur la mer et sur les îles ne va-t-il pas se doubler d’une razzia sur le reste du pays ? Ne serait-ce pas là le volet le plus dangereux du plan de Pékin pour piéger le Vietnam en le plongeant dans une situation de grande faiblesse et asseoir une forme moderne de vassalité ?

Bien sûr, les liens résistants solidaires, « la dent et la lèvre », qui marquent le passé anticolonial des deux pays sont immanquablement rappelés par les deux partis à chaque occasion, particulièrement suite aux pics de tension. Simplement, il n’est pas inutile de faire remarquer à ceux qui l’oublieraient que, si la Chine a fourni, avec d’autres, une partie substantielle de l’aide matérielle et militaire nécessaire au succès de la résistance contre les agressions étrangères, le Vietnam, lui, a supporté la totalité des sacrifices humains qui ont contribué à arrêter l’impérialisme à la porte sud de l’Empire. Cela étant dit, si l’on prend en compte les quelque 20000 morts vietnamiens, victimes de la « leçon défensive » de Deng Xiao Ping à la frontière nord du VN en 1979 et les dizaines de milliers d’autres qui sont tombés pour éradiquer les khmers rouges armés et formés par Pékin au Cambodge, on ne peut pas dire que le peuple vietnamien reste encore débiteur envers le peuple chinois quant à l’indépendance et la liberté qu’il a conquises. Contrairement au refrain que l’on peut lire dans la presse officielle et les pages haineuses du net sur « le Vietnam ingrat », le Vietnam a payé et continue de le faire aujourd’hui du fait des dirigeants de Pékin, comme exposé dans cet article, souvent dans un climat de mépris et de racisme rarement égalé. Est-ce un fait divers que de lire sur la devanture de cette boutique de Pékin, près du lac Houhai, au nord de la très touristique Cité interdite : « On ne reçoit ni les Japonais, ni les Philippins, ni les Vietnamiens, ni les chiens » ? Cette violence n’est pas, hélas, une exception. Elle est le résultat de nombreux appels officiels qui préparent l’opinion à « sortir à nouveau l’épée ». Le PC chinois donne bien le ton à chaque résistance qu’il trouve sur son chemin. Extraits du «Global times», enfant naturel du « Journal du peuple » organe central du PC chinois: « Les Philippines et le Vietnam méritent d’être punis. S’ils continuent à provoquer et à s’opposer à la Chine (les pays qui le feront) pourront être punis de nombreuses façons, parmi lesquelles les attaques militaires ». « Ha Noi souffrira s’il aide le retour des Américains ». Un comble de la part de ceux qui, dès 1972, ont négocié avec le couple Nixon-Kissinger leur entrée prochaine dans le marché capitaliste et la promesse marchande du gâteau asiatique en échange d’un dernier massacre au Vietnam : celui des bombardements en vagues sur le Nord destiné à sauver « l’honneur » de l’impérialisme américain!

L’expansion chinoise devient un problème intérieur vietnamien.

Alors comment ne pas comprendre l’exaspération qui monte au Vietnam quand, dans la situation présente, les hauts dirigeants des deux partis se rencontrent et ressassent en préalable à toute déclaration le couplet de composition chinoise classique (Jiang Zémin) des « 16 mots en or » et des « 4 bons » approuvé par le Vietnam (Le Kha Phieu) en 1999 : « voisins amicaux, coopération totale, stabilité durable, tournés vers l’avenir ». « Bons voisins, bons amis, bons camarades, bons partenaires ».

Les Vietnamiens de l’étranger, «Viet Kieu », dont beaucoup sont historiquement hostiles au régime par idéologie et certains avec des raisons personnelles légitimes, sont évidemment très critiques. S’il est vrai que concernant la souveraineté et l’indépendance du pays, acquises après plus d’un siècle de résistance populaire, la partie la plus radicale, voire revancharde, de ces Viet Kieu n’a guère de leçons à donner, il faut aussi reconnaître que sur la question des îles et de l’indépendance par rapport à Pékin, la plupart des autres sont en droit de demander des comptes et peuvent justifier d’une attitude ferme de la part de l’ancien régime, ce qui n’a pas toujours été le cas du régime actuel. D’autres communautés, non négligeables, qui se sont battues dans les pays d’accueil, souvent dans des conditions difficiles, pour soutenir la lutte de libération nationale de leur peuple sont également majoritairement déçues. En tous cas, dans la situation de danger présent et plus de trente ans après la fin de la guerre, on assiste à l’intérieur et à l’extérieur du pays à la montée d’une aspiration sincère à la concorde nationale que le peuple vietnamien ne peut se payer le luxe de refuser et qu’aucun dirigeant politique n’a le droit d’écarter par une diabolisation idéologique d’un autre âge, injuste et contreproductive.

A l’intérieur du pays aussi, le « doute patriotique » ronge les fondements mêmes du régime: le parti communiste.

Pour bien comprendre ce qui agite, inquiète, voire désoriente beaucoup de membres du parti communiste, beaucoup d’anciens combattants, et non les moins prestigieux (13), un nombre grandissant de militaires en retraite et certains en activité, une partie croissante des intellectuels et de la jeunesse, il est absolument nécessaire de garder à l’esprit une vérité essentielle concernant la révolution vietnamienne. Elle concerne le rôle et le prestige du parti communiste vietnamien. Historiquement la motivation première, fondamentale, de tout communiste vietnamien y compris du Président Ho Chi Minh a été le patriotisme. La confiance et le respect populaires portés au Parti communiste ont découlé essentiellement de la capacité d’organisation et de sacrifice dont il a fait preuve pour aider à défendre la terre, le village, le pays et les libérer de la domination étrangère. Pour le peuple du Vietnam, tout le prestige passé de ce parti a été lié au mot « indépendance » et certainement pas au mot « marxisme-léninisme ». Aujourd’hui, alors que le Parti communiste constitue la seule force politique « dirigeante » auto-décrétée et auto-imposée par l’article 4 de la Constitution depuis 1992 et que la souveraineté nationale,

(13) Après les trois lettres de mise en garde du mythique général Giap au sujet du projet de coopération Chine –Vietnam pour l’exploitation de la bauxite dans la zone stratégique des Hauts plateaux, le vieux général Nguyen Trong Vinh , 60 ans de Parti, ancien membre du Comité central, 13 ans ambassadeur plénipotentiaire du Vietnam à Pékin, monte régulièrement au créneau pour dénoncer la « dégénérescence du Parti », la corruption, la dépendance sans cesse accrue par rapport à la Chine. Il signe régulièrement toutes les pétitions qui demandent le changement, dont celle qui réclame les réformes constitutionnelles nécessaires pour la construction d’une société civile …

l’intégrité territoriale sont sérieusement attaquées par le Parti frère voisin, la question des îles et de la mer ne peut que focaliser les préoccupations, les doutes et les indignations sur ce parti. Inévitablement, la situation empirant, ces inquiétudes et ces doutes ne peuvent que poser au grand jour la question de la volonté, de la compétence et même de la légitimité de ce Parti de 3 millions pour organiser seul la défense du pays, raviver ses traditions populaires de résistance, rassembler des nécessaires solidarités extérieures au nom de 90 millions d’habitants. C’est à cet éclairage que l’on comprend à quel point le problème de l’expansion chinoise devient inévitablement un problème intérieur vietnamien de plus en plus brûlant. Elle pousse le Parti communiste vietnamien en première ligne. Dans un éclairage qui ne le sert pas.

Surtout quand celui-ci, loin de répondre à ses responsabilités face aux légitimes attentes populaires de défense et de protection, s’entête dans une solidarité affichée comme inconditionnelle avec son homologue chinois en pleine stratégie d’agression et réprime sévèrement toute velléité populaire de résistance patriotique sous prétexte qu’elle serait manipulée par « la réaction étrangère » pour le déstabiliser. Ne serait-ce pas au contraire, disent certains, essentiellement le Parti communiste chinois qui, par ses coups de butoir, provoque cette déstabilisation en enfermant les dirigeants du parti vietnamien dans le rôle de bouclier face à la protestation et à la résistance populaire et patriotique ? Position insoutenable à terme.

Le cheval de Troie chinois est dans la place.

D’autant que, personne ne peut le cacher, le mal est flagrant, bien vivant, visible et perceptible par tous, dans tous les domaines de la vie vietnamienne. Le cheval de Troie chinois n’est pas seulement cantonné aux portes du pays dans la mer et les îles. Il s’est invité depuis longtemps dans la place et s’y est installé avec de solides complicités. Pour ne citer que des exemples: la sombre affaire de la bauxite des hauts plateaux, selon le Premier ministre Nguyen Tan Dung « option essentielle du Parti et de l’Etat », offerte à la coopération quasi-exclusive avec Pékin, qui tourne au fiasco annoncé, écologique, économique, social, politique et stratégique et dont le régime ne sort pas grandi ; la prédation des différents minerais, surtout dans les zones frontalières (plomb, zinc, charbon…) ; le pillage du bois, la ponction des produits de l’agriculture dont l’acheteur chinois fait et défait les récoltes selon sa demande, déstabilisant l’économie et l’écologie de régions entières ; les terres « louées » pour des décennies, souvent en situation stratégique, avec implantation de familles chinoises qui bientôt réclameront le droit du sol ; la rafle des grands chantiers de la construction et de l’énergie par des sociétés chinoises vigoureusement soutenues par Pékin ; l’accroissement vertigineux du déficit de la balance commerciale en faveur de Pékin (61% en 2005 à 136% en 2011) ; la main d’œuvre illégale chinoise massivement tolérée et aux activités largement incontrôlées ; le flux sans cesse accru des produits chinois, à travers des frontières très perméables, produits souvent de qualité médiocre voire dangereuse pour la santé et la sécurité ; les filières maffieuses qui drainent jeunes femmes et enfants pour alimenter les « branches esseulées » masculines de la Chine profonde ou les réseaux de prostitution ; le trafic d’organes vendus sur le marché de la misère…La liste est longue de la prédation et des humiliations.

La question, les questions citoyennes et patriotiques.

La question citoyenne posée au régime est simple : pourquoi ne pas arrêter tout cela alors que le tissu policier à disposition montre qu’il est en capacité de traquer le moindre « opposant » quand il le souhaite et dans n’importe quel recoin du pays ? Certains disent que les dirigeants vietnamiens auraient peur. Peur des violentes réactions chinoises si Pékin était contrarié. Si elle existe, cette peur n’est pas infondée car, l’Histoire en témoigne, Pékin peut faire preuve de réactions meurtrières, et, à chaque velléité de désaccord ses dirigeants ne se privent pas d’en brandir la menace. Mais la peur écarte-t-elle le danger ? Ne favorise-t-elle pas au contraire les empiètements ? Le peuple vietnamien a-t-il jamais renoncé à son indépendance par peur d’un agresseur, aussi puissant fût-il ? Les autorités actuelles sont-elles à la hauteur de ces traditions, de leur devoir de protection? Voilà les questions de plus en plus pressantes posées en boucle par d’innombrables citoyens.

Les réponses paradoxales des dirigeants.

Quelle réponse reçoivent-ils sur l’inquiétante réalité qu’ils vivent ? Une série de paradoxes où, selon l’environnement politique et social du moment, le pouvoir souffle tantôt le chaud, tantôt le froid.

Concernant les îles et la mer, la multiplication et l’accélération des provocations chinoises, le contraste frappant entre les protestations officielles et les va-et-vient d’amitié proclamée qui s’accélèrent entre Ha Noi et Pékin après chaque réaction populaire aux mauvais coups chinois, tout cela n’incite pas à la sérénité et à la confiance. Certes, le Premier ministre, en novembre 2011 a déclaré devant l’Assemblée nationale en présence du bureau politique au complet que l’archipel des Paracels sous souveraineté du Vietnam avait été envahi par la violence armée et était illégalement occupé par la Chine. Qu’il devait être repris légitimement par la voie des négociations. Beaucoup ont noté positivement ce bref moment de rébellion où, pour la première fois depuis deux décennies, ont été officiellement affirmées en haut lieu des vérités historiques évidentes, connues de tous les vietnamiens depuis 1974. Mais dans la même période le vice-ministre de la Défense donne une très longue interview sur la mer et les îles à un grand quotidien national où il ne dit pas un seul mot sur les Paracels. Ceci après que son ministre de tutelle lui-même ait affirmé en visite à Pékin quelques mois auparavant qu’il fallait garder la situation « en l’état ». Ce qui implique tacitement l’abandon des Paracels aux Chinois…

Certes, au grand dam de Pékin, qui a immédiatement réagi par l’adjudication aux compagnies étrangères de 9 lots pétroliers dont beaucoup dans la ZEE du Vietnam, une loi vietnamienne sur la mer, fondée sur la loi internationale, vient d’être enfin votée par l’Assemblée nationale pour répondre à la loi chinoise. Beaucoup au Vietnam et à l’étranger ont applaudi à cette décision. Mais, depuis, cette loi reste le bien confidentiel de cercles restreints et avertis au lieu d’être exposée, expliquée aux citoyens par les grands moyens d’information populaires pour que ceux-ci s’en emparent et en fassent force.

Les délégations vers les Spraleys se multiplent comme autant de messages de détermination souveraine, biens relayés par la presse officielle. Cérémonies réellement émouvantes sur les sacrifices passés pour défendre ces îles. Mais cette année, des forces occultes sur lesquelles aucun dirigeant ne s’est jamais expliqué ont frappé dans l’ombre. Elles ont interdit la veille du jour prévu, la commémoration organisée par le journal Thanh Nien dans les quartiers de la marine à Cam Ranh, en présence des familles des victimes, de l’anniversaire de la bataille de Gac Ma en 1988 où 64 marins et officiers de la République socialiste du Vietnam ont été purement et simplement exécutés par la marine de guerre chinoise en tentant de s’opposer à l’invasion de quelques îlots et écueils.

Certes les slogans sont nombreux en direction de la jeunesse qui l’appellent à protéger les îles et la mer. Mais il n’y a toujours pas de programme national d’histoire et de géographie où l’on explique à cette jeunesse l’histoire et la géographie des Paracels et des Spratleys dont l’Etat revendique la souveraineté. Comment défendre son bien quand on ignore ce que l’on a, d’où et de qui on le tient ? Comment persuader de la justesse de votre cause, mobiliser les solidarités, à défaut d’arguments historiques, géographiques, juridiques ?

Lorsque les Philippines, dont l’appui américain, certes bien utile, n’enlève rien au courage, demandent, face à la Chine, l’arbitrage de la Cour internationale sur les questions de souveraineté, le Vietnam s’abstient, alors qu’il ne cesse de clamer ses droits à chaque nouvelle agression chinoise.

A chacune de ces agressions chinoises sur les pêcheurs vietnamiens dans la zone des Paracels revendiquée par le Vietnam, le ministère des Affaires étrangères vietnamien (MAE) ne manque pas d’émettre une protestation officielle vigoureuse. C’est incontestable. Mais, suite à cela, rien n’est fait pour protéger concrètement les mêmes pêcheurs que l’on encourage à retourner « coller aux terrains de pêche ancestraux » et à ne pas payer les rançons quand ils sont capturés et détenus à Phu Lam. La presse officielle a toujours pour consigne de parler de «bateaux étranges», vocable qui n’ose pas dire le nom de l’agresseur. Aucune pension aux veuves et aux orphelins. Maigres compensations en cas de pillage du produit de la pêche, du matériel de pêche y compris le chalutier, d’emprisonnement ou de décès. Mesures insuffisantes en tous cas, quand elles existent, pour sauver les pêcheurs de la ruine et dissuader leurs enfants de renoncer à l’abandon progressif, déjà bien engagé, de la pêche hauturière dans les zones où l’Etat revendique les droits souverains de la nation. Aucune plainte, ni officielle, ni civile, n’est déposée contre les agissements illégaux et inhumains de la marine chinoise contre les compatriotes captifs.

Le tournage du film documentaire « La Meurtrissure », mettant en évidence la réalité de ces harcèlements et la tragédie que vivent les veuves des pêcheurs a été autorisé et même favorisé par l’ancien Président de la République M. Nguyen Minh Triet, avec le feu vert et sous le contrôle du MAE vietnamien. Pourtant dûment visionné et validé par la censure juste après son montage dans les studios de la télévision d’Ho Chi Minh ville, ce film est jusqu’à ce jour empêché de projection au Vietnam…Sans explication, sans documents justificatifs, simplement par la force menaçante de policiers en civil.

Comment dans les conditions ci-dessus évoquées réussir à « internationaliser » la question comme les autorités prétendent vouloir le faire?

Toutes ces hésitations, ces doubles langages, tous ces manquements, toutes ces incohérences, tous ces abandons laminent peu à peu la confiance populaire envers le pouvoir en même temps qu’ils découragent la solidarité internationale. Comment être ferme aux côtés du Vietnam si ses dirigeants eux-mêmes sont sans cesse en situation de pleine contradiction? Quels signaux faut-il retenir ? Comment interpréter ces virages à 180° ? Cela ne serait pas surprenant s’ils étaient la sourde expression d’une lutte intestine, de dissensions ou de rivalités par moments décelables dans les cercles dirigeants, avec un clan conservateur et aux affaires dans la police et dans l’armée adoubé par Pékin, finissant toujours provisoirement par endiguer en sa faveur les velléités de fermeté nationale ou de réforme pour une société civile libératrice d’énergies et de clarté.

Certains disent : n’est-ce pas de la fermeté que de se lancer dans un programme de modernisation de l’armée et de la marine en s’équipant de mini sous-marins, d’avions de combat, de missiles, de bâtiments pour le contrôle et la protection des pêches, en formant les personnels militaires en coopération avec des pays étrangers ( Russie, Inde…) ? D’autres rétorquent : Qui contrôle ces achats et ces programmes ? Que pèse cet équipement face à la flotte chinoise à son porte -avion géant, à ses sous-marins nucléaires basés à Hai Nan, à son budget militaire colossal en augmentation incessante ? La protection du pays n’est-elle pas avant tout une question de solidarité et de détermination populaire, d’unité de conviction de la nation ? Dans le passé, étaient-ce le nombre et la puissance des canons qui ont décidé du vainqueur ?

L’ « ennemi intérieur » en question.

D’autres enfin citent ces mots de Tibulle, dans les Elégies : « Si tu ne sais pas garder ton bien, c’est en vain qu’une clé est à la porte ».

Et c’est là la question la plus grave : si Pékin joue indéniablement sur la peur du bâton, il semble aussi évident que sa stratégie globale de pénétration et de prédation au Vietnam s’appuie essentiellement sur ce qu’Ho Chi Minh avait depuis longtemps appelé « l’ennemi intérieur », la corruption endémique, souvent venue du haut, d’un nombre qui, selon les mots du secrétaire général du Parti lui-même, « n’est pas petit » des cadres du Parti agissant en mandarins sur leur territoire, dans les sociétés d’Etat ou dans leur ministère, sans contrôle réel, souvent en réseau, avec des protections au sein du pouvoir central.(14) Cette gangrène fragilise et tend même à anesthésier, à paralyser toute possibilité et initiative de résistance de la société vietnamienne. A tel point que de plus en plus de communistes honnêtes et fidèles à leur idéal, mais lucides, se posent le dilemme : « Fidèle au Parti ou fidèle au pays » ? « La patrie ou le Parti au-dessus de tout ? » « Le Parti peut-il se sauver en perdant le pays ? ». Peuvent-ils sans danger poser ouvertement ces questions, même au sein de leur parti ?

Au cours des derniers mois, le fossé s’est encore creusé autour des autorités tandis que se dessine une radicalisation inquiétante. D’une part, on assiste à la constitution dans tout le pays de groupes encore non organisés mais de plus en plus nombreux et déterminés, interpellant ouvertement le pouvoir au plus haut niveau, signant et appelant à signer des pétitions sur le net pour le droit à manifester contre les agressions chinoises, pour le droit et le devoir d’honorer les soldats vietnamiens tombés dans le passé aux frontières (Nord, Cambodge) et sur les îles en résistance au même agresseur, pour une

(14) « La corruption est une calamité. Au début c’était « une partie », puis « une partie pas petite » et maintenant des camarades disent que c’est « une colonie » (tap doan). » Président de la République M. Truong Tan Sang cité par le quotidien Dan tri 17/10/2012.

réforme démocratique de la Constitution, pour la liberté de parole, de réunion, de la presse… afin d’aller vers une société civile. Près de quinze mille signatures actuellement recueillies sur internet pour engager démocratiquement cette réforme de la Constitution actuellement en cours. Bien peu, direz-vous. Mais l’énorme majorité des citoyens du Vietnam va-t-elle sur le net ? Si la majorité de l’opinion semble figée, il serait erroné d’interpréter cela comme de l’indifférence. Elle est en attente. Certaines voix, de plus en plus insistantes, l’appellent à se manifester, à réagir, telle celle de l’actuel Président de la République, M. Truong Tan Sang, voix atypique, apparemment esseulée et en dissonance avec les voix ou les silences des autres hauts dirigeants. Il avait déjà appelé les électeurs à dénoncer la corruption : « Nous savons bien que la situation de ceux qui la dénoncent est terrible. Mais si par peur de représailles nous restons silencieux qu’adviendra-t-il de notre pays ? On peut brimer (tru um) une personne, un groupe de personnes, mais pas tout un peuple ». (15) En visite chez ses compatriotes d’Ho Chi Minh Ville à l’occasion du nouvel an lunaire, il déclare : « De jadis jusqu’à maintenant nous souffrons d’une maladie très grave : nous n’osons pas dire la vérité ». Et il conseille : « Qu’aucun communiste n’abandonne son arme, notre arme est d’oser dire la vérité…» (16). Le 15 avril dernier, après les agressions chinoises du mois précédent sur les chalutiers vietnamiens en action de pêche dans la zone de Hoang Sa, il se rend à Da Nang et dans l’île de Ly Son pour « interviewer » les victimes et, à cette occasion, les journaux officiels ne parlent pas de « bateaux étranges » mais bien de bateaux chinois. Mais qu’en est-il pour le simple citoyen ? Lorsque les interrogatoires prolongés, les menaces, le harcèlement sur la famille, la perte du travail, de la carte de journaliste, l’exclusion de l’université, l’épée de Damoclès de problèmes de sécurité physique plus graves pouvant survenir à

(15) cité par le quotidien Dan Tri 17/10/2012

(16) cité par journal Saigon Tiep Thi 10/02/2013

l’improviste et « accidentellement » dans la vie quotidienne, ou même l’internement pur et simple dans un « centre de recouvrement de la dignité humaine » sont au bout de la prise de parole, de la manifestation ou de l’article sur internet, on comprend que certains communistes et beaucoup d’autres qui ne le sont pas, hésitent à prendre « l’arme de la vérité », faute de protection.

Alors, le mal s’enracine en profondeur, les rancœurs s’accumulent, exaspérées par chaque nouveau passage en force de Pékin, le ressort se tend à chaque nouvelle affaire de corruption, chaque nouvel évènement répressif, chaque nouvelle hausse des prix…

Le durcissement du régime, réponse à la chinoise.

Pour l’instant, l’attitude majoritairement affirmée des autorités est à l’opposé de celle du Président Truong Tan Sang. Loin d’être à l’écoute des doléances, du dialogue pour la clarté et de la mobilisation patriotique, elle préconise le bâton. Le Premier ministre, M. Nguyen Tan Dung, devenu « Monsieur X » suite aux affaires de corruption qui se sont arrêtées à sa porte mais pas à celle du bureau politique après avoir secoué le monde de la banque et des grandes entreprises d’Etat vietnamiennes sous sa responsabilité directe, a solennellement appelé en ce début d’année les forces de police à démanteler au plus tôt les groupes « d’opposition » et à neutraliser les méchants bloggeurs. Relayé par la télévision nationale, le secrétaire général du PCV, jusque là mesuré et même précédemment ému jusqu’aux larmes télévisuelles en exposant son constat d’impuissance devant la corruption d’« un nombre qui n’est pas petit » de cadres du Parti, vient à son tour de commettre un morceau d’anthologie surréaliste, repris par des centaines de bloggeurs dans le pays et à l’étranger. Ses propos sont perçus par nombre de citoyens comme une véritable déclaration de guerre aux libertés : « Ces derniers temps, certains courants d’opinion peuvent être assimilés à une décadence de pensée politique, d’éducation, et de mode de vie…Voyez ceux qui pensent à enlever l’article 4 de la Constitution, à nier le rôle dirigeant du Parti, qui veulent le pluralisme et le multipartisme, qui veulent la séparation en trois pouvoirs, qui veulent dépolitiser l’armée. Ils veulent cela. Ils veulent le dire dans les grands moyens d’information. Si ce n’est pas là de la décadence, que vous faut-il encore ? Participer aux plaintes et procès, manifester, signer des lettres collectives, qu’est-ce donc ? De sorte que je demande aux camarades de régler ça. »(17). La messe semble dite. A la chinoise. Cependant, toujours le froid et le chaud, une circulaire du gouvernement diffusée le 6 mars par la télévision nationale précise que les services et régions devront continuer à prendre en note l’opinion de la population concernant la réforme engagée de la Constitution de 1992 jusqu’au 30/9/ 2013 alors que le dernier délai pour recueillir ces réflexions, opinions et doléances était fixé au 31/3. Alibi démocratique ? Volonté réelle de d’écouter et d’entendre l’opinion ? L’avenir très proche le dira.

Souveraineté nationale et stabilité politique, comme la dent et la lèvre …

La stabilité politique, en permanence évoquée par les dirigeants pour justifier le carcan policier dont ils ont jusqu’ici enserré l’expression citoyenne et patriotique, n’est qu’un leurre, un pari impossible, dans le cadre d’une politique imposée sous la pression chinoise. En tous cas, sur les questions de souveraineté, si le pouvoir persiste à se méfier de l’opinion et à la tenir à l’écart, le hold-up chinois annoncé ne peut que se poursuivre dans une instabilité politique grandissante.

Il y a trois ans, l’ambassadeur de Pékin à Ha Noi déclarait péremptoirement sur la chaîne de télévision nationale vietnamienne, VTV1: « Toute collaboration (avec la Chine) réussira, toute résistance échouera ». Il semble au contraire évident à l’examen des évènements, que la seule stabilité politique possible et durable au Vietnam, ne peut être obtenue que dans le respect des intérêts fondamentaux et des droits souverains du peule vietnamien, dans les îles et ailleurs. Elle ne peut que passer par le respect de la loi

(17) Le mot « xu ly» employé par M. Nguyen Phu Trong et traduit ici par « régler » signifie aussi « sanctionner ». Le journaliste de « Gia dinh va Xa hoi » (Famille et Société), M.Nguyen Duc Kien, a immédiatement perdu son travail après une lettre ouverte adressée sur le net au secrétaire général du Parti dans laquelle il lui demande respectueusement de s’expliquer sur les graves accusations qu’il venait de porter envers les contradicteurs de la ligne officielle.

internationale et de la démocratie, c’est-à-dire par le contrôle populaire pacifiquement exercé dans une société civile aux couleurs du Vietnam. Hors de cette option, toute stabilité politique ne peut être que forcée, éphémère, explosive, et conduire le peuple du Vietnam et le peuple chinois à de nouvelles tragédies.

le 19 avril 2013

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