• André Menras

Grâce au virus chinois !

Dernière mise à jour : juin 19




Hier soir, 14 juin 2021, en marge du menu Covid quotidien, le journal télévisé de France 2 a abordé les « tensions en mer de Chine méridionale ». Quelques images essentiellement centrées sur la Chine de Xi Jin Ping et les Etats Unis de Biden à l’occasion du G7, d’une campagne dans la zone du sous-marin français l’« Emeraude ». Après le périple de la frégate Auvergne en 2017…Certes, c’est une bonne chose, bien rare, que de parler de ce sujet à cette heure d’écoute et on ne peut qu’en remercier France 2.

Cependant, on ne trouve rien de nouveau aussi bien dans le commentaire que dans les images. Juste un survol furtif- manque de temps oblige- qui occulte les questions de souveraineté et leurs implications, pourtant plus vitales pour les pays de la région, que pour les Etats Unis ou la Chine qui n’y sont pas chez eux. Pas un mot de la condamnation de la Chine par le tribunal international sur le droit à la mer. Pas un mot des pêcheurs vietnamiens quotidiennement agressés depuis des dizaines d’années. Plusieurs centaines d’agressions par an.

Pourtant, cette question explosive, traitée sous l’angle « virus chinois et pêcheurs vietnamiens » aurait peut-être mérité l’anecdote suivante, plus légère mais certainement plus parlante. Elle révèle la nouvelle arme des pêcheurs vietnamiens face aux croquemitaines chinois : dégainer une toux en rafales !

L’histoire est tirée d’un reportage publié par le quotidien paysan vietnamien « Nông nghiệp » ce 14 juin 2021. Je m’efforce ici de la résumer sans la trahir.

M. Bùi Văn Long, assis sur la plage du hameau de Châu Tân village de Bình Châu province de Quảng Ngãi , passe en revue ses campagnes de pêche de l’année passée quand le journaliste lui demande une anecdote pour son media.

M. Long, raconte : « Cette saison de pêche, les patrouilleurs et autres bâtiments chinois nous ont chassés avec plus d’acharnement que d’ordinaire. C’est le cas en particulier dans les Paracels ( Hoàng Sa ) où on a vu uniquement des gros bâtiments, y compris des navires de guerre qui opèrent des rafles en nous encerclant et nous prennent en chasse de très près. »

M. Long ne connaît que trop ces patrouilleurs avec leurs soldats aux paupières plissées, aux poings sur les hanches ou qui vous pointent du doigt. Avec leur interprète zélé qui rabâche toujours la même question, la même injonction : « Pourquoi venez-vous pêcher ici … ? Retournez au Vietnam !».

Ce que craignent le plus les pêcheurs de ce petit bateau c’est que « les militaires le tractent jusqu’à une île et le confisquent ou bien qu’ils s’emparent des prises de pêche, détruisent les filets ou câbles de plongée ou encore qu’ils déversent de l’eau dans le réservoir de carburant. »

La taille du croquemitaine flottant ne les effraie pas, bien que dernièrement la nouvelle n’a fait qu’un tour quand le bateau QNg 90617 TS de M. Trần Hồng Thọ a été éperonné et coulé près de l’île Phú Lâm, ultra militarisée par Pékin.

A ce moment-là, celui de M. Long se démenait dans le groupe d’îles du Croissant (Lưỡi Liềm), où se déroula l’agression chinoise de 1974 qui vit la Chine s’emparer de la totalité de l’archipel. Actuellement, les Chinois occupent en permanence les récifs voisins de Hải Sâm, Quảng Ảnh. Quelquefois leurs patrouilleurs viennent rôder dans la zone du récif coralien de Đá Lồi, où le bateau de pêche de M. Long était ancré au moment de l’incident. En ces jours de tension, l’équipage pêchait de nuit. De jour le bateau cherchait à s’ancrer sur des massifs de coraux ou rochers immergés, au plus près possible de la surface, à deux mètres à peine de profondeur. C’est une façon d’empêcher une approche et un contact contiguë de la part de navires à plus fort tirant d’eau. Pour ce faire, il faut calculer soigneusement le niveau de l’eau à marée basse pour que le bateau puisse quitter l’endroit sans s’échouer.

Pendant les quelques jours où ils ont jeté l’ancre dans la zone de Đá Lồi, M. Long et ses pêcheurs ont bien dormi.



Ce ne fut pas le cas lors de la campagne de pêche de mars dernier où les pêcheurs ont dû affronter un ogre patrouilleur chinois long de 70 mètres. Il parcourait l’archipel, rôdant comme à l’ordinaire tel un loup en quête de proie autour des plages où les petites embarcations jettent l’ancre.

Comme ils ne pouvaient aborder le petit bateau de pêche de M. Long, les militaires jetèrent un canot à la mer. Dans le canot, M. Long a compté 6 soldats. Ils ont foncé vers le bateau de pêche de façon guerrière, matraque et bâton à la main. Tous portaient un masque chirurgical de couleur blanche. M. long raconte : « Certains pêcheurs prirent peur en disant « attention, s’ils montent à bord ils prendront le moteur, les poissons, traîneront le bateau vers une île et s’ils nous touchent, quand nous rentrerons à terre nous devrons subir 14 jours de quarantaine. Adieu la campagne de pêche ! »

Le canot stoppa près de la coque sans qu’aucun militaire n’ose monter. L’interprète, gros et de petite taille, hurla avec un accent étranger : « qu’est-ce que vous venez faire ici ?» et il ponctua sa phrase par de violents coups de matraque contre la coque du navire. M. Long entra et sorti tranquillement de la cabine, les yeux au ciel, sans daigner regarder vers le canot, comme si de rien n’était. Voyant sa réaction téméraire, les soldats ont crié de plus belle, en agitant les bras. A ce moment-là, M. Long entra dans la cabine et saisit le timon. Le bateau se déplaça brusquement de la proue, projetant une vague sur le canot. Mais celui-ci n’en démordait pas et collait encore plus près au flanc du chalutier. Alors, M. Long comprit que l’interprète venait de donner le signal aux soldats de soulever le couvercle de la soute pour piller les poissons. Ils allaient tout détruire.

Dans les fraîches risées matinales de Hoang Sa, M.Long, avait contracté une petite toux sèche. Elle se déclencha quand il sortit sur le pont pour soulever le couvercle de la caisse à poissons. Puis il retourna la caisse sur le côté en disant : « Il n’y a rien, nous n’avons encore rien pris. »

Comme il s’efforçait de refouler son émotion, la quinte de toux redoubla et soudain, il vit l’interprète, tel un clown sur une scène, basculer en arrière comme si l’impact de la toux sur le canot était plus fort que les coups de matraque sur la coque. Et quand il vit M.long tousser encore, la tête baissée vers la caisse à poissons, il tira son masque vers les yeux pour couvrir son visage, découvrant sa bouche et une rangée de dents d’un jaune sale, « crispé comme une sangsue saupoudrée de chaux ».

Les soldats mirent les gaz, en vociférant « gan gan bing du… ! » (Il y a le virus !), dégageons d’ici ! ». Et M.Long poursuivit sa campagne de pêche, cap sur l’île de Bạch Quy.

Le numéro de son bateau était certainement enregistré dans le dossier des militaires chinois car deux jours plus tard, trois patrouilleurs l’ont encerclé à distance puis, soudain ils ont disparu. Cependant le patrouilleur chinois 4005 l’a suivi toute la nuit précédant son retour au port avec un signal lumineux clignotant semblable à celui d’une ambulance.

Quand le petit chalutier est arrivé à quai, ses trois soutes étaient pleines de poissons, grâce au Covid !



0 commentaire