• André Menras

Quelques mots avant la projection du film le 26 juin 2021 à Paris

Dernière mise à jour : juin 16

Alors que le tournage de mes deux films précédents – « Hoàng Sa Vietnam : La meurtrissure » et « Les chevaliers des sables jaunes » - qui mettent en lumière le sort des pêcheurs du Centre du Vietnam face aux agressions chinoises avait pu être préparé, même sommairement, ce dernier film, dicté par les circonstances du moment, a été entièrement improvisé. Le hasard a voulu que J’arrive à Saigon début février 2019 avec l’intention de me rendre dans l’archipel des Spratleys (Trường Sa) pour mettre au point le scénario d’un nouveau film. Mes amis du club Lê Hiếu Đằng, apprenant mon arrivée, m’ont invité à leur réunion conviviale de début d’année lunaire. Plaisir de se retrouver, présentation de nouveaux membres que je ne connaissais pas, déjeuner convivial. Lorsque nous apprîmes soudainement l’arrestation par des policiers en civil de notre ami le poète Phan Đắc Lữ qui venait de quitter la réunion.

Après les récentes et multiples arrestations d’honnêtes citoyens, ce fut pour moi la goutte d’eau qui fit déborder le vase. J’ai annulé tous mes projets de départ vers les îles et ai décidé de me lancer au pied levé dans un nouveau film pour dénoncer l’inquiétante dérive policière du régime. Mes amis présents à la réunion, malgré le danger, se sont tous proposés pour témoigner. Ils m’ont guidé dans cette aventure hasardeuse. Sans eux, je n’aurais jamais pu réaliser ce film.

Dès les premières rencontres, je mesurais la témérité de mon défi. D’abord sur le plan technique : seul, avec un budget de touriste modeste, un équipement photographique des plus sommaires et une compétence limitée de caméraman autodidacte, l’entreprise était déjà osée. Chaque interview étant unique et définitive, sans mise en scène ni entretien préalable, dans un environnement aléatoire concernant la lumière et le bruit, je n’avais pas droit à l’erreur pour ne pas décevoir et gâcher des moments d’exception. J’en ai, hélas, gâché. Mais surtout, il faut ajouter à cela les problèmes de sécurité pour moi et ceux que je filmais alors que nous savions mon téléphone sur écoute de la police, mes déplacements vraisemblablement suivis…Ce film a donc été accouché sous forte pression, façon guérilla.

Je dois avouer que jusqu‘aux derniers moments quand je suis remonté dans l’avion pour le retour en France après deux mois de tournage, je n’ai pas été tranquille. D’autant que j’avais été clairement et directement averti du danger par la police politique elle -même. Après mon passage à Đồng Tâm pour y rencontrer les villageois en résistance contre l’expropriation violente de leurs terres- c’était le 8 mars 2019- j’étais sur le chemin du retour vers Đà Nẵng. A l’aéroport Nội Bài de Hà Nội, une fois le contrôle des bagages passé, j’attendais mon avion lorsque je fus appelé au micro pour « contrôle des bagages ». Trois policiers en civil m’attendaient et, me donnant respectueusement du « grand-oncle », m’ont convié dans une pièce voisine afin - selon la formule de la jeune femme qui avait l’air de diriger le groupe- de « parler un peu ». Ils venaient m’interroger sur ma toute récente visite à Đồng Tâm et se souciaient de ce que j’allais faire de mes documents filmés. L’échange se déroulant en vietnamien, je n’ai pas pu être très nuancé. J’ai répondu que je ne leur donnerai aucune information ni sur mon projet, ni sur les personnes rencontrées étant donné qu’ils étaient déjà au courant de mes déplacements par le traçage et l’écoute de mon téléphone. Je leur ai ensuite demandé quelle sorte de communistes sont ceux qui frappent leurs « camarades » octogénaires jusqu‘à les rendre infirmes comme ils l’avaient fait avec le vieux Lê Đình Kình en avril 2017 ? Au nom de quelle loi et de quelles valeurs ? Je leur ai dit sans détour mon indignation et ma honte de citoyen vietnamien devant les agissements de ce parti communiste violent et corrompu. La jeune policière, voyant mon exaspération monter, a essayé de me convaincre que la violence ne venait pas que des policiers et que l’un d’entre eux, d’ailleurs, avait été blessé. Je proposais alors d’enregistrer le témoignage de ce policier, à paraître dans le prochain film à côté de celui du patriarche de Đồng Tâm et je donnais pour cela l’adresse de mon hôtel à Saigon. Je n’ai jamais eu de nouvelles de ce policier blessé. Bref, à la fin de l’échange un des trois officiers de sécurité m’a clairement passé le message de ses supérieurs : « Nous vous respectons mais si vous portez préjudice au prestige du Parti vous devrez en assumer les conséquences ».

J’insiste sur cet entretien car il traduit bien l’atmosphère dans laquelle j’ai dû réaliser les dizaines d’interviews, sachant que, vu mon isolement, de vrais ou faux policiers pouvaient, sans témoin, passer facilement à l’acte quand ils auraient le feu vert, les méfaits de tels voyous loués par la police étant chose courante dans le Vietnam d’aujourd’hui.

Je quittais le Vietnam le 17 avril après ces deux mois de tournage pour y retourner en octobre afin de réaliser quelques séquences supplémentaires sur la méga pollution de la société taiwanaise Formosa dans la région de Hà Tĩnh- Quảng Bình. Je garde un souvenir inoubliable du chaleureux accueil que m’ont réservé l’évêque Nguyễn Thái Hợp, les prêtres et séminaristes de l’évêché à Văn Hạnh et toute la communauté catholique du diocèse en résistance à la pollution et à la répression de ceux qui la dénoncent.

Si ce film, vu l’environnement du tournage, ne peut pas avoir une grande ambition artistique ou même technique, sur le plan humain et historique, c’est un instantané authentique d’une tranche de vie et de lutte d’une société vietnamienne en devenir pour sa deuxième libération : la conquête des droits humains et démocratiques. Un moment social et politique dont j’ai le privilège d’avoir été le témoin et le messager. J’y ai investi toute la sincérité et la vérité de ma citoyenneté vietnamienne forte de mes liens de cinquante ans d’affection envers le peuple du Vietnam.

C’est peut-être pour cette dimension humaine et historique que le film « Vietnam : un cri qui vient de l’intérieur » a été sélectionné et a obtenu des prix de reconnaissance dans sept festivals internationaux différents. La version vietnamienne mise en ligne sur youtube pour être vue gratuitement au Vietnam et échapper à la censure a déjà largement dépassé les cent soixante mille visites. Les versions françaises et anglaises ont été mises en ligne plus tard, conformément aux exigences de certains festivals internationaux.

Je vous invite vivement, avec mes amis du cinéclub YĐA, à venir voir la version française du film. La projection sera suivie d’un débat en ma présence.

Enfin, j’informe tous ceux désirant organiser une présentation du film et/ou un débat (français, anglais ou vietnamien) que je suis disponible pour me déplacer bénévolement.


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