• André Menras

Légende planétaire, le général Vo Nguyen Giap n’est plus.






L’homme le plus populaire, le plus respecté et le plus aimé du Vietnam après le président Ho Chi Minh vient de tirer sa révérence à l’orée de ses cent ans. Né en 1911 dans un petit hameau de la province de Quang Binh (au nord du Centre Vietnam), il s’est éteint à l’hôpital 108 d’Hanoi où il était depuis quelques mois en soins intensifs. Premier commandant en chef de l’armée populaire vietnamienne, son nom était déjà, depuis des décennies, gravé comme une légende dans l’histoire des luttes victorieuses pour la libération des peuples. Jusqu’à son dernier souffle, il est resté un patriote et un résistant.

Génie de la résistance armée

La résistance, on peut dire qu’il est tombé dedans tout petit. Son grand-père maternel était officier d’un groupe armé de rebelles contre les Français. Chaque fois que la soldatesque coloniale approchait du village, sa grand-mère évacuait en hâte la maison familiale, portant à l’épaule le petit Giap assis dans un des deux paniers suspendus à sa palanche. A 16 ans, il est chassé de l’école nationale de Hué pour fait de grève solidaire avec un lycéen exclu pour activités anticoloniales. Il se lance alors dans le combat patriotique, participe à la fondation du Parti communiste indochinois. Il est arrêté en octobre 1930. A sa libération, il enseigne l’Histoire à Hanoi et en même temps étudie pour décrocher un diplôme de droit et un diplôme d’économie. Mais la lutte anticoloniale ne lui laisse pas de répit et, sans formation militaire, il se trouve bientôt, en 1944, à la tête de la « Brigade de propagande armée », petit groupe de paysans pauvres, en guenilles, sommairement armés, avec l’incroyable défi fixé par Ho Chi Minh : mener la guerre insurrectionnelle contre l’armée japonaise d’occupation et, au-delà, battre le régime colonial français. (1)

Au fil de ses hauts faits et d’énormes sacrifices, la petite brigade devint l’Armée populaire vietnamienne, force militaire et politique essentielle de la « Révolution d’Août » 1945 qui fit naître la République Démocratique du Vietnam. Puis ce fut Dien Bien Phu en 1954, avec la défaite totale du corps expéditionnaire français. Mais pas de répit pour le Vietnam et pour le général: l’impérialisme américain prenant la relève de toute sa puissance et sa volonté destructrice, ce fut du Nord au Sud, forces régulières et guérillas coordonnées, le long et sanglant chemin jusqu’au 30 avril 1975, jour de la victoire totale qui voit le Sud libéré et le pays réunifié au terme de l’ultime campagne militaire, appelée « campagne Ho Chi Minh ». Durant toutes ces décennies le général Giap fut le stratège incontesté, omniprésent et unanimement reconnu de la résistance armée, le cauchemar des plus grands militaires de l’impérialisme. Il reste ministre de la Défense jusqu’en 1977.

Irréductible combattant de la paix

Mais la paix n’est pas pour lui la fin du combat. Soucieux au plus au point de préserver l’indépendance si chèrement acquise, il ne supporte pas les ingérences étrangères. Son image fait aussi de l’ombre à trop d’ambitions. En 1982, il est écarté du bureau politique de ce Parti communiste qu’il a contribué à fonder. L’année suivante, il est poussé dans le placard d’un « Comité national pour l’hygiène et le planning familial ». Il fait même l’objet d’une campagne de calomnies l’accusant d’être un agent de la CIA !

Ces terribles coups n’ont pas eu raison du vieux combattant qui a toujours conservé son optimisme tranquille, la détermination et l’enthousiasme de sa jeunesse .Malgré son grand âge, jusqu’à ces derniers mois, il n’a jamais décroché de l’actualité . Parmi ses combats épistolaires qu’il voulait publics, on retiendra la résistance à plusieurs projets gouvernementaux tels la destruction du forum de la Place Ba Dinh où le Président Ho Chi Minh proclama l’indépendance ; l’extension administrative surdimensionnée de Hanoi aux provinces voisines et à l’appétit des promoteurs ; l’exploitation pharaonique de la bauxite des hauts plateaux en partenariat exclusif avec la Chine dans une zone écologique et stratégique sensible. Cette Chine envahissante et hégémonique dont il avait appris tout au long de sa vie à mesurer la puissance solidaire mais aussi les appétits … Toutes ses sages mises en garde ont été respectueusement ignorées et les projets ont été mis en œuvre.

Parti sans prendre une ride

En 2001 à l’occasion de l’anniversaire de Dien Bien Phu quand le journal Le Monde titrait ainsi son interview : « Ma victoire », il en fut très contrarié et s’écria « Dien Bien Phu, c’est la victoire de notre peuple !». Car, il l’a sans cesse affirmé, son intelligence de stratège n’aurait jamais pu s’exprimer sans le soutien et les sacrifices de tout son peuple. Si son nom était «Vo», ce qui signifie le combat, il se faisait volontiers appeler« Van » par ses proches, c’est-à-dire le lettré, l’humaniste, car il n’a jamais fait la guerre pour la guerre mais pour le droit de vivre de son peuple et le respect de sa culture. De Ho Chi Minh ville à Hanoi, il suffit de parler de lui dans la rue pour mesurer à quel point ce peuple lui voue une respectueuse et authentique affection. Il était pour eux un grand frère, un grand oncle intouchable, une sorte de génie protecteur, image de leur fierté aux côtés d’Ho Chi Minh. Et c’est là peut-être la plus grande victoire de tous ses glorieux combats : avoir conquis le cœur de sa génération et avoir su rester dans celui des suivantes, sans prendre une ride.

Son départ laisse indéniablement un grand vide et beaucoup d’orphelins dans la vie politique incertaine du jeune Vietnam en quête d’un stable et sain développement. Il plonge également dans une profonde tristesse toutes les générations qui dans le monde entier ont accompagné comme un énorme espoir ce grand peuple vers son indépendance.

(1) Cette année-là, sa première épouse, Nguyên Thi Quang Thai, sœur de l’héroïne Nguyên Thi Minh Khai fusillée par les Français en 1941, a à son tour été arrêtée et est morte en prison. Le père du général avait aussi subi le même sort.

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