• André Menras

07/ 03/ 2011 Hoang Sa dans ton coeur ou derrière ton dos

Dernière mise à jour : juin 4


Dans ce monde capitaliste dominé par les banques, dans cette économie de marché où tout est marchandisé, réduit à valeur monnayable fixée par les puissants du moment, où des monarques de type nouveau s’acoquinent avec les anciens pour tenir leurs sujets sous le joug de leur police et de leur armée, on voit apparaître partout des combats en résistance pour sortir de ce moyen âge, pour un monde plus juste, plus propre, plus digne, plus respectueux des hommes et des peuples. Certains de ces combats explosent au grand jour comme en Tunisie, en Egypte, en Algérie, en Lybie, en Iran… D’autres couvent encore sur d’autres continents comme des braises ardentes vers de prochaines et inévitables implosions, pour une réelle appropriation des droits individuels et populaires ainsi que du patrimoine national.

C’est dans ce contexte à la fois inquiétant et plein d’espoir que je fouillais dans les archives de la bibliothèque nationale de France en quête de nouvelles preuves historiques de la souveraineté vietnamienne sur les Paracels, l’archipel Hoàng Sa.

Mon petit voyage à travers ce trésor de documents m’a fait découvrir une belle histoire. Une histoire de journaliste que j’offre à ceux qui, censurés, licenciés, molestés, vitriolés, brûlés vifs, emprisonnés, font honneur à leur profession et ne lâchent pas la vérité.

Cette histoire est celle, paradoxale et émouvante, d’un « bon » colonialiste français qui, au début du 20ème siècle, des années 1924 à 1934, date de sa mort, est entré en guerre, tel Don Quichotte contre les moulins à vents, avec l’administration indochinoise et l’Etat colonial français qui faisaient la sourde oreille pour reconnaître clairement Hoang Sa comme possession à part entière de l’Annam alors « protégé » par la France.

Cet homme s’appelait Henri Cucherousset. Il était directeur et rédacteur en Chef d’un petit hebdomadaire édité à Ha Noi : « L’Eveil économique de l’Indochine », devenu ensuite « L’Eveil de l’Indochine ». Bien sûr, je pense que le lecteur aura bien compris que mes valeurs sont aux antipodes des théories subtilement racistes, pacificatrices, civilisatrices et paternalistes, en un mot colonialistes, que ce monsieur défendait dans ses différents articles. Cependant, je dois en même temps reconnaître à cet homme complexe un certain courage et une forme d’honnêteté indiscutable, vu l’environnement social et politique dans lequel il vivait à cette époque-là. Il a eu, en tout cas, concernant la souveraineté sur l’archipel de Hoàng Sa, le mérite d’avoir été parmi les premiers, sinon le tout premier français à défendre avec vigueur, intelligence et ténacité les intérêts de l’Annam. Et de cela, le Vietnam actuel devrait lui être reconnaissant. Il a bravé avec détermination des Gouverneurs généraux et ce qu’il appelait une « oligarchie gouvernementale » inconséquents et irresponsables, certainement même corrompus ou complices de corruption, éblouis par l’eldorado du marché chinois, prêts à brader ces « terres stériles » de l’Annam sous leur protectorat pour les chimères de juteuses concessions commerciales dans l’Empire du Milieu et pour, selon les termes de Cucherousset, « la tranquillité de leur digestion ». Permettez-moi de partager avec les lecteurs les péripéties de ce combat à travers quelques-uns des savoureux passages extraits de son journal au fil de ces dix années. J’envoie au comité de rédaction de Bauxite vn et aux amis du Fond d’Etudes sur la mer de l’Est (Qũy nghiên cứu Biển Đông) les 28 numéros auxquels j’ai pu accéder. Pour une lecture plus approfondie…et pour le plaisir…

Dans le vif du sujet dès 1928

Le premier article dont j’ai eu connaissance date du 30/12/1928 sous le titre « Les îles Paracels et l’Indochine ». Il commence par ces mots : « Il n’est pas permis aux dirigeants de l’Indochine d’ignorer le projet des Chinois de créer un port de guerre à Yu Lin kan (yulingang), au sud de l’île d’Hainan, port du golfe du Tonkin , et de prendre officiellement possession des îles Paracels. »



L’importance de Hoang Sa et la menace étrangère

M. Cucherousset rappelle à l’administration coloniale les rapports que le Service Océanographique des Pêches de Nha Trang à adressés au Conseil de Gouvernement à partir d’une campagne d’études effectuées dans les Paracels en 1926 et 1928 par le chalutier « De Lanessan ». Ces rapports, déjà fort détaillés, attirent l’attention des autorités sur l’archipel et son intérêt. Un d’entre eux évoque en outre la présence de Japonais sur une des îles. Ils y avaient abordé pour exploiter les phosphates et abandonnèrent les lieux « après y avoir fait des dépenses assez importantes » selon M. Cucherousset qui écrit à ce sujet :

« Ils (les Japonais) ne s’étaient d’ailleurs pas installés, en 1925, sans s’informer consciencieusement du légitime suzerain de ces îles et c’est sur la réponse de certaines autorités françaises de Saïgon : « Que la France se fichait royalement de ces écueils et îlots » ou quelque chose dans le même genre, qu’ils s’adressèrent au gouverneur chinois de Canton. Celui-ci dont les visées impérialistes sont sans limite et qui revendiquerait bien la suzeraineté du Pôle Nord si on lui demandait son autorisation pour y aller, s’empressa de déclarer que les îles Paracels relevaient effectivement de la Chine et, avec la plus large magnanimité, autorisa l’entreprise japonaise à s’installer dans une des îles pour y tenter l’industrie de la récolte du guano… »

M Cucherousset remarque : « Si les Paracels avaient été possession chinoise, on ne voit pas ce que (le « De Lanessan ») allait y faire en 1926 aux frais du budget indochinois. Or les renseignement qu’il rapportait indiquaient que cet archipel n’était pas un simple groupe de récifs sans intérêt. En tout cas, même s’il n’y avait rien, absolument rien à y faire du point de vue de la pêche, ni du point de vue du guano, ce qui n’est nullement démontré, il y avait, il y a encore beaucoup à y faire au point de vue de la sécurité de la navigation, de la police des mers, de la défense de l’Indochine et au point de vue scientifique. »

Le journaliste continue :

« Remarquons tout d’abord que ces récifs et îlots obstruent la route directe de Saïgon et Singapour à Hong Kong …Il serait donc très intéressant qu’il y eût un phare à l’île Triton (Tri Tôn)(1) ou à l’île Money ( Quang Ảnh) avec de simples feux et balises à l’île Triton et au récif Nord (Bãi đá Bắc). Le phare rendrait en outre d’importants services au point de vue météorologique car il se trouverait sur le trajet ordinaire des typhons entre Manille et Tourane, à 350km environ de Tourane (Đà Nẵng). Il devrait être muni d’un appareil de TSF émettant sur ondes courtes et qui correspondrait plusieurs fois par jour, tant avec Kiên An qu’avec des navires passant au large….. »

M. Cucherousset propose de faire une étude complète au point de vue maritime :

« …On aurait alors des précisions sur les mouillages : mouillage pour hydravions dans le lagon du récif Bombay (đá Bông Bay), mouillage pour grands navires au Sud-Ouest de l’île Lincoln ( eau douce)( Linh Côn), mouillages pour avions dans le groupe Amphitrite,(2) mouillage abrité pour navires près de l’île Boisée ( Phú Lâm), mouillage pour avions et petits navires près de l’île de l’Arbre (đảo Cây), dans le groupe Nord, mouillage pour jonques et hydravions dans le lagon de l’île Triton etc… »

M. Cucherousset continue :

« Le groupe du Croissant ( nhóm Trăng Khuyết ( Lưỡi Liềm) semble à ce point de vue intéressant avec plusieurs îles : Duncan (đảo Quang Hòa), Drummond (đảo Duy Mộng), Pattle (Hoàng Sa), Roberts (Hữu Nhật) ayant quelque végétation et en tout cas de l’eau douce et deux bons mouillages pour navires abrités contre la mousson de Sud-Ouest aux îles Duncan et Roberts. Il est probable que cet archipel peut présenter d’excellents abris, soit pour des pirates, si la Chine en était nominalement suzeraine, soit pour des sous-marins, admirablement placés pour surveiller l’entrée du golfe du Tonkin ou la route de Singapour et Saïgon à Hong Kong. »

La souveraineté incontestable de l’Annam

L’année suivante, dans son article « La question des îles Paracels », notre vaillant journaliste revient à la charge :

« Nous avons posé la question des îles Paracels que l’administration voudrait sans doute bien étouffer car son rôle n’y a pas été brillant mais nous n’avons pas du tout l’intention de nous en tenir à un seul article… C’est sous le protectorat de la France que s’est placé l’Annam et non sous celui des fonctionnaires français d’Indochine, et aucune parcelle du territoire de l’Annam ne saurait être cédée ou abandonnée sans le consentement exprès de l’Empereur d’Annam et du Président de la République française. Par conséquent, c’est de cette double signature que devrait se prévaloir tout gouvernement étranger qui prétendrait exercer des droits quelconques sur les îles Paracels….les droits de l’Annam sur les Paracels sont bien établis et depuis longtemps… »

M. Cucherousset argumente en citant des références historiques qui sont fournies par certains de ses lecteurs. L’un d’entre eux déclare : « mon but est, comme le vôtre, complètement désintéressé, et je me considèrerai comme suffisamment récompensé si….nous pouvons empêcher qu’une partie du patrimoine annamite ne nous soit enlevé du fait de l’indifférence et de l’ignorance de ceux qui en assurent la garde ». Parmi les documents et faits cités par le journaliste : la prise de possession effective des Paracels sous l’Empereur Gia-Long (en 1816) ; La géographie de Duy Tân ; La géographie de Minh Mang ; un passage d’un ouvrage de M. Dubois de Jaucigny « L’Univers, Histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, mœurs, coutumes etc. Japon, Indochine, Ceylan etc… ; un mémoire de Jean Louis Taberd, évêque d’Isauporis, sur la géographie de la Cochinchine qui a été traduit en anglais et inséré dans le « Journal of the Asiatic society of Bengal ». Les passages les plus éloquents de ces ouvrages sont traduits et cités dans ce long article avec foule de détails comme autant de preuves irréfutables de la souveraineté de l’Annam sur Hoang Sa à l’époque où aucun autre pays ne la revendiquait. En conclusion, Cucherousset invite ironiquement les autorités coloniales à se documenter auprès de la Direction des Archives et de l’Ecole française d’Extrême- Orient.

La même année 1929 le journaliste écrira plusieurs autres articles, dont certains illustrés de photos des différentes îles, disant « qu’il y a des clous très durs à enfoncer et sur lesquels il ne faut pas avoir peur de frapper un grand nombre de petits coups ». Il rappellera à l’intention du nouveau gouverneur général Pasquier, l’importance navale, stratégique et météorologique des îles. Il consacrera tout un article sur l’exploitation des phosphates.

Un autre article intitulé « Les droits de l’Annam sur les îles Paracels et les devoirs du gouvernement protecteur » traite plus en détail des responsabilités françaises : « En imposant son protectorat à l’Annam, la France s’engageait d’abord à lui garantir vis-à-vis des pays étrangers son intégralité territoriale. Elle contractait l’obligation de maintenir les droits de l’Annam, partout où l’Annam en avait acquis et exercé. »

La censure, réponse d’un pouvoir trouble et inquiet

Mais visiblement, M. Cucherousset dérange de plus en plus en haut lieu. Le 20 octobre 1929, il écrit : « …il (le gouverneur Général) a interdit à tous ceux qui dépendent de son autorité, à l’ARIP (agence de presse officielle) en particulier, de prononcer fût-ce seulement le mot de Paracels. Et le plus grand paquebot du monde pourrait y faire naufrage, vingt vapeurs marchands s’y faire pirater, un Krakatoa y sortir du fond des eaux, ou monsieur Larrouy y tuer d’un coup d’épée le Serpent des Mers qu’à aucun prix l’ARIP n’en parlera, ni ceux de nos confrères qui n’osent pas insérer la moindre nouvelle sans être sûrs que cela plaira en haut lieu. ».

Dans les articles suivants, face à « l’autruche administrative qui creusait dans le sable pour y cacher sa tête et ne rien voir » M. Cucherousset affûte sa plume et précise le scandale : il menace de donner les noms d’un haut fonctionnaire et d’un officier supérieur, écrivant que : «… grâce à ces deux personnages, une compagnie japonaise qui ne demandait pas mieux que de verser à l’Annam une grosse redevance, puisqu’elle paya …$ à …( nous mettrons ici un bœuf sur notre langue), entreprit avec de gros moyens financier l’exploitation de riches gisements de phosphates des îles Paracels , partie de ce royaume d’Annam…Et cela dura deux ans , sous le nez et à la barbe des Français… ; et les engrais ainsi recueillis allèrent fertiliser les rizières du Japon au lieu d’enrichir celles des paysans annamites . »

La bataille commence à s’étendre chez les confrères de Cucherousset. Le « Courrier saïgonnais », après avoir repris tous les arguments sur le droit à souveraineté de l’Annam sur les Paracels et sur leur grande importance stratégique, écrit : « Mais dès qu’on parle des Paracels à quelque haut fonctionnaire du Gouvernement général, on a l’impression qu’il y a eu quelques vilaines histoires que nul ne tient à éclaircir. » M. Cucherousset ajoute « Quel mystère plus ou moins avouable plane donc sur les Paracels ? »

La métropole se réveille l’administration coloniale s’agite

En avril 1931, suite aux multiples interventions du journaliste et de ses amis, la métropole commence à se réveiller ou à faire semblant de se réveiller : « M. Albert Sarrault (3) au Sénat et Ernest Outrey(4) à la Chambre ayant affirmé la réelle existence des Paracels,(!) M le sénateur Bergeon (5), vice-président de la commission de la marine, a pu réunir un certain nombre de partisans et son idée commence à prendre corps. » M. Bergeon y souligne : « … notre prise de possession, au nom de l’Annam, ne saurait servir de monnaie d’échange, en contrepartie à des concessions de notre part sur d’autres points ».

De plus en plus pressé par les questions posées par la métropole, M. Pasquier répond enfin : « Les droits de l’Annam sur les Paracels sont indiscutables mais il n’est pas opportun de les faire valoir en ce moment. » M Cucherousset reprend alors la plume : « Pourquoi n’est-ce pas opportun cher Monsieur Pasquier ? Quel est donc cet obstacle qui s’oppose à ce que l’Annam use des droits qu’il maintient depuis cent ans ? Est-ce parce qu’il faut laisser les Japonais en extraire jusqu’à la dernière tonne de phosphates, sans doute parce qu’ils ont pour cela payé quelque part quelque chose à quelqu’un ? ». Et le journaliste menace : « … nous ferons notre devoir et publierons s’il le faut tout notre dossier. » L’administration ordonne le boycottage de l’hebdomadaire.


1988 Gạ Ma ( Spratleys) 64 soldats mitraillés par marine de guerre chinoise.

Documents confidentiels révélés. Paracels : monnaie d’échange avec la Chine.

Alors, le journal passe à l’offensive et révèle consécutivement deux documents officiels sous le titre « L’histoire moderne des îles Paracels ». Il ouvre le feu dans son numéro du 22 mai 1932 en révélant une note confidentielle d’un nommé Lacombe (en réalité Alexis Elie) alors administrateur chef du 1er Bureau au gouvernement général. Elle est signée du 6 mai 1921. Elle mentionne le fait que la question des Paracels apparaît pour la première fois dans le dossier du gouvernement général en 1898 ! La note évoque deux évènements. Le premier soulève la question de la souveraineté de l’archipel vis-à-vis de la Chine. Il s’agit tout d’abord du naufrage de deux cargos, le Belladona (allemand) sur le récif du Nord en 1895 et l’Imegi-Maru (japonais) en 1896 sur le groupe d’îlots et écueils Amphitrite. Ces navires chargés de cuivre étaient assurés par une compagnie anglaise. Les épaves abandonnées furent pillées par des pêcheurs chinois qui vendirent leur butin à Haikou (Hainan). Le Ministre d’Angleterre à Pékin et le consul anglais à Haikou demandèrent la saisie pure et simple du cuivre, déclarant que, dès que le naufrage s’était produit, les mandarins d’Hainan en avaient été avisés, qu’ils eussent dû prendre leurs précautions pour empêcher le pillage et qu’ils devaient être tenus pour responsables. Les mandarins protestèrent, prétendant que : « les îles Paracels étaient des îles abandonnées qui n’appartenaient pas plus à la Chine qu’à l’Annam, qu’elles n’étaient administrativement rattachées à aucun district d’Hainan et que nulle autorité spéciale n’était chargée de leur police. »

La note confidentielle révèle aussi une demande d’enquête émanant du Département des colonies en 1898, en vue d’autoriser un Français qui désirait établir sur les Paracels des magasins de ravitaillement pour les pêcheurs. Fait intéressant, c’est sur l’avis de M. Pichon, alors Ministre de France à Pékin, que le gouverneur général Paul Doumer fait connaître au Département que « cette entreprise n’avait aucune chance de succès… ». Paul Doumer préconisait quand même la construction d’un phare, demande restée sans réponse. Encore une fois les hauts fonctionnaires français faisaient le lit de la Chine dans les Paracels et créaient par leur force d’inertie les conditions pour que la revendication chinoise de souveraineté puisse s’exprimer en 1909.

Autre fait révélateur mentionné dans cette note confidentielle : suite aux deux expéditions chinoises de 1909 sur les Paracels, le consul de France à Canton demanda à monsieur le ministre des affaires étrangères des instructions sur la conduite à tenir en la circonstance : « ou bien empêcher le Gouvernement chinois de mettre effectivement la main sur ce groupe de récifs, ou bien « fermer les yeux » pour ne pas surexciter le « chauvinisme » chinois. La note ajoute : « Il semble qu’il n’ait jamais été répondu au Consul. »

Puis c’est l’affaire trouble de la compagnie de navigation japonaise « Mitsui Bussan Kaisha » désireuse d’exploiter les phosphates qui demande au capitaine de Vaisseau Remy –pourquoi à lui ? à quel titre ?- si la France est le pays souverain des Paracels. Ce à quoi celui –ci répond négativement. En échange de quoi ?

Puis la note évoque un échange scandaleux de télégrammes datés de 1920 entre Saïgon et Paris . De Saigon : « Question ayant été posée et recherches faites Indochine infructueuses prière faire connaître si nationalité îles Paracels dûment établie en vertu quel document. »Réponse du Département de la marine à Paris en 1921:« Chinois ont revendiqué propriété des Paracels en 1909 seul renseignement retrouvé pour le moment. Signalez origine et but de cette question. » L’auteur de la note fait remarquer que ces attitudes ont conforté les Chinois dans leur prétention à souveraineté et s’étonne que le Département de la marine n’ait pas consulté le Ministère des affaires étrangères sur cette question.

En résumé, cette note confidentielle révèle bien la légèreté, l’incompétence, le manque de clarté, l’illégalité des agissements de l’administration française, particulièrement du Département de la marine, à Saïgon et à Paris. Mais aussi du Ministre des affaires étrangères. Cela au profit de la Chine et au détriment de l’Annam.

Le deuxième document révélé est une lettre de M. Pasquier, Gouverneur général de l’Indochine, envoyée le 20 Mars 1930 au Ministre des Colonies. Dans ce document confidentiel, visiblement écrit sous la pression, M. Pasquier ouvre le parapluie administratif sur ses silences coupables et ses manquements précédents. « … Comme suite à mon télégramme du 14 courant relatif aux droits de souveraineté que prétend faire valoir les gouvernement provincial de Kouang Toung (Quảng Đông) sur les îles Paracels, j’ai crû devoir vous exposer le point de vue du Gouvernement général. Il était en effet nécessaire que vous fussiez averti sans retard des intentions du Gouvernement de Kouang Toung qui peuvent être d’un moment à l’autres suivies d’exécution ». Rappelant de la prise de possession chinoise de 1909, il commente : « Cette prise de possession – sur laquelle la France, seule puissance intéressée, n’a jamais fait connaître officiellement son sentiment- n’aurait pu avoir de valeur juridique qu’à la condition que les Paracels fussent « res nullius »(6) à l’époque où elle eut lieu. » Plus loin, Pasquier écrit qu’après renseignement pris à la résidence supérieure en Annam, il est établi « sans contestation possible la priorité des droits de la cour de Hué ». Après avoir exposé l’importance de l’archipel, comme s’il s’inspirait de passages entiers des articles de M. Cucherousset, Pasquier écrit : « En résumé, je suis entièrement d’accord avec vos correspondants pour reconnaître l’intérêt que la France a à revendiquer au nom de l’Annam, la souveraineté des îles Paracels ». Et il ajoute « seules des raisons d’opportunité se sont opposées jusqu’à présent à ce que ces droits fussent affirmés officiellement. Parmi ces raisons, il explique « … notre intérêt bien compris était à l’époque de ne pas nous aliéner l’opinion chinoise, au moment même où les accords Indochinois étaient en cours de négociation à Nankin. »

En conclusion, ce Gouverneur général plein de courage et de décision conseille : « …il m’apparaît que l’attitude la plus opportune à observer demeure encore celle de l’expectative. Elle présente l’avantage de réserver nos droits jusqu’au jour où des circonstances favorables nous permettront de les faire reconnaître. En effet, nous pourrons être amenés à envisager l’abandon de certains avantages et privilèges dont nous jouissons actuellement en Chine. Les Paracels pourront constituer alors une matière de marchandage ou une contrepartie à des concessions de notre part sur d’autres points. »

M. Cucherousset objecte ironiquement : « Quand on veut avoir une matière à marchandage, il ne faut pas commencer par l’abandonner ; il faut d’abord faire acte de propriétaire. »

La répression, extrémité d’un pouvoir dépassé

Devant ces révélations du journal, la réponse du pouvoir ne se fait pas attendre. La méthode n’a pas vieilli d’une ride : c’est la répression. Le 18 juin 1932, une perquisition judiciaire a eu lieu dans les locaux du journal et au domicile de Cucherousset inculpé de « recel d’actes et titres provenant d’un détournement opéré par un fonctionnaire public ». Le juge d’instruction assisté d’inspecteurs et des forces de l’ordre avait mandat pour « procéder à une perquisition exacte et minutieuse… à l’effet d’y rechercher et d’y saisir tous papiers, effets et documents utiles … notamment ceux traitant des îles Paracels ou ayant un rapport quelconque avec le statut politique, la situation économique de ces îles ».

Maintenu en liberté provisoire dans l’attente des conclusions de l’enquête, Cucherousset, fervent colonialiste (« mais bon »), fait lui-même l’amère expérience du pouvoir colonial et écrit un long article plein d’humour et d’ironie provocante à l’égard du Gouverneur général. Il commence par cette citation empruntée à Robespierre, célèbre révolutionnaire républicain : « Quand un Ministre se plaint d’un écrivain, que l’Assemblée législative se charge de la vengeance ministérielle et arme le pouvoir judiciaire contre l’écrivain, elle devient le plus grand fléau de la liberté individuelle ». (7). Après saisie et interrogatoire, vingt cinq commissions rogatoires et deux mois où pèse sur lui la menace de la prison, il est finalement établi qu’aucun détournement illicite n’a été effectué et que le pouvoir ne peut poursuivre les fonctionnaires qui, à Paris et à Saïgon, ont légalement délivré des copies de documents à M. Cucherousset.



Comme chaque répression amène son effet contre productif pour ceux qui répriment, les réactions ne se font pas attendre. Cucherousset écrit : « La ridicule intervention… a eu pour effet d’attirer sur cette question des îles Paracels l’attention de beaucoup de gens en Indochine, qui ne savaient même pas de quoi il s’agissait, qui n’avaient jamais attaché d’importance à la question ou l’avaient perdue de vue…Mais ce qui nous fait surtout plaisir, c’est que cela va attirer en France l’attention de certains milieux politiques influents, qui , après s’en être activement occupés pendant deux ans et demi semblaient avoir perdu la chose de vue. »

Le journaliste en profite pour citer d’autres abandons ou trahisons de la part des autorités coloniales au détriment de l’intégrité territoriale de l’Empire d’Annam et en faveur de la Chine: « Il y a d’autres territoires, des cantons entiers, que ceux qui furent chargés, après la guerre de 1885 avec la Chine, de la délimitation de la frontière, ont laissés à la Chine faute d’avoir demandé l’avis des autorités de Hué. Certains de ces cantons, assez riches, sont peuplés de Tho et de Nung qui souhaitaient vivement notre protection… ». Il parle des nombreux messages de sympathie et de soutien qu’il a reçus : « … l’administration aurait tort de croire que les Annamites ignorent tout et que les critiques ne font pas leur chemin… car d’une façon générale, les Annamites nous (le journal) comptent comme un de leurs amis. La chose semble en tout cas faire quelque bruit dans la population indigène où l’on est absolument indigné de voir le Gouverneur général traiter ainsi celui qui n’a en vue que de maintenir les droits de l’Annam. »

Hoang Sa, le Ministre des Colonies et les Typhons

Et Cucherousset, dans le même numéro, prolonge ses commentaires par un article très positif et très documenté sur « Les îles Paracels et les typhons ». Il répertorie les principaux typhons de la région de 1911 à 1928, leurs points d’origine et leurs trajets, cite des ouvrages scientifiques qui font autorité sur ce sujet et montre l’importance capitale d’un poste d’observation, de vigilance et d’information météorologique dans les îles Paracels, lieu de passage de la plupart des typhons. Il préconise d’utiliser les revenus de l’exploitation des phosphates pour financer les frais d’un dispositif d’observation efficace. En réponse à une lettre que le journaliste lui avait adressée à ce sujet, M. Rigaux, Délégué de l’Annam lui répond : «… nous avons eu cette année (1932) en Annam quatre typhons qui occasionnèrent du Nord au Sud des dégâts importants et de nombreuses victimes…J’ai télégraphié deux fois au Ministre des Colonies lui indiquant clairement la situation difficile de ces malheureux Français et Annamites…il ne m’a jamais répondu ! Entre temps, j’adressais de nombreuses lettres au Gouverneur Général sur la même question. Il me répondit : «… le nécessaire a déjà été fait auprès du Ministre… ». Puis je suis intervenu auprès de plusieurs parlementaires…Si dans quelques jours le Ministre des Colonies ne donne pas signe de vie, je vais demander à un ami parlementaire de l’interpeler… ». En conclusion, le Délégué de l’Annam écrit : « … la nécessité inéluctable pour l’Indochine de créer un poste météorologique aux Paracels s’impose et je poserai la question au Conseil de Gouvernement. »

Tribunal international de la Haye ou fable de politiciens ?

Suite à ces interrogations répétées, Pasquier répondant à ce Délégué de l’Annam, confirma que l’affaire avait fait un certain bruit en France et que, les Chinois émettant des prétentions sur les îles Paracels, le Ministre avait décidé de soumettre la question au Tribunal International de La Haye. Cucherousset commente :

« Est-ce vrai ? N’est-ce pas vrai ?...Pour nous, nous posons les questions suivantes :

1°) Si, en raison des prétentions chinoises sur les îles Paracels, le ministre a décidé de soumettre la question au tribunal international de La Haye, que fera-t-il si les Chinois demandent en outre tout le reste de l’Indochine ? Car cette prétention est du même ordre.

2°) Quand et en quel termes l’affaire a-t-elle été soumise au Tribunal international de La Haye ?

3°) Qui représente l’Annam devant ce tribunal ?

4°) Comment se fait-il que ni la cour d’Annam avant le retour du roi, ni S.M Bao Dai, depuis sa prise de pouvoir n’en ont été avisés ?

5°) Comment se fait-il qu’il n’a pas encore été commencé la moindre recherche dans les archives de Hué ? »

Autant de questions restées sans réponses.

Des pêcheurs chinois sous la protection du drapeau français

Dans un numéro de mai 1933, qu’il intitule « A la conquête des îles à phosphates », Cucherousset décrit dans le détail la prise de possession de l’archipel Spratleys (Trường Sa) par les trois vaisseaux français : l’Alerte, l’Astrolabe et le De Lanessan. Il en profite pour rajouter un argument inattendu en faveur de la prise de possession de Hoàng Sa. En effet, il parle des pêcheurs chinois qui sont pourchassés par les compagnies japonaises présentes dans la zone du banc de Tizard pour exploiter le guano. A ce sujet il raconte un évènement cocasse : « des pêcheurs chinois sur l’île Spratly qui avaient été assurés de la protection française quand il y a trois ans le De Lanessan déclara l’île française, déployèrent (pour éloigner les Japonais) le pavillon français que le Lanessan leur avait laissé ; ou plutôt le drapeau tricolore neuf qu’ils avaient fait faire à Hainan pour remplacer le drapeau du Lanessan usé. » Déjà les contrefaçons chinoises ! Il ajoute : « Nous sommes persuadés qu’aux Paracels, pendant la saison de pêche et de relâche, les Chinois seraient tout aussi heureux de pouvoir se réclamer, le cas échéant, de la protection française. »

Henri Cucherousset s’est éteint à Ha Noi en 1934, quatre ans avant la prise de possession française des Paracels lorsque le 15 juin 1938, Jules Brévié, Gouverneur général de l’Indochine crée par arrêté une délégation administrative à Hoang Sa suite à une ordonnance signée par l’Empereur Bao Dai rattachant l’archipel à la province de Thua Thien . La même année 1938, une stèle est élevée sur l’île Pattle. Elle porte l’inscription : « République française-Royaume d’Annam- Archipel des Paracels – 1816- île de Pattle 1938 ». Il faut noter que cette réaffirmation officielle très tardive des droits souverains de l’Annam par la France s’est produite un an après le début de la deuxième guerre Sino –japonaise et un an avant l’occupation japonaise de Hainan. Dans une période où la carte chinoise de la France partait en fumée et où l’expansionnisme nippon frappait à la porte de l’Indochine…



Qui paye ses dettes s’enrichit

Aujourd’hui, à l’heure des falsifications et intoxications chinoises en tous genres, quand les dirigeants de Pékin installés par la force dessinent sur la mer des « langues de bœuf » voraces, des « cartes en neuf points » pour une zone territoriale chinoise « d’intérêt essentiel », inventent le concept juridique de « mer historique » ; alors qu’ils viennent de présenter la carte de leur expansionnisme à « Map World » pour large diffusion ; A l’heure où la très honorable National Geographic imprime (naïvement?) sur Hoang Sa le nom de la Chine sans avoir rien vérifié de cette appartenance, où Google Earth pollue de caractères chinois la mer de l’Est et permet que sur ses cartes on insulte le Vietnam (8), le pauvre Monsieur Cucherousset doit se retourner dans sa tombe .

En tous cas, j’espère que la lecture ludique de ses quelques articles très sérieux rappellera aux éminents experts la responsabilité décisive des puissances coloniales et néocoloniales dans les prises de possession illégales de la Chine. Tout historien digne de ce nom n’a pas le droit d’oublier le détail de l’Histoire et a le devoir de le rappeler.

La France et l’Etat français, à la lumière de ces quelques faits et spécialement sur la question de Hoàng Sa, n’ont pas à se glorifier du néfaste héritage qu’ils ont imposé au Vietnam et du peu de cas qu’ils ont fait des intérêts de son peuple. Aujourd’hui, tout comme par le passé, la France n’a rien à attendre de bon en fermant les yeux devant l’expansionnisme chinois qui s’accélère en mer de l’Est. Son histoire avec la Chine lui a bien montré que les marchés qui paraissent salvateurs aujourd’hui peuvent vite se refermer demain. Ils peuvent même devenir des armes qui se retournent contre eux. Seules les trahisons et les lâchetés restent, gravées dans la mémoire collective et, à l’heure d’internet, elles ressurgissent et se propagent de façon fulgurante aux yeux de l’opinion.

Quand à l’Etat et l’administration américains, champions de la démocratie et de la liberté seulement quand celles-ci servent leurs intérêts, ils feraient bien de se souvenir de ces jours de 1972, jours honteux de leur Histoire où la sinistre paire Nixon –Kissinger a bradé le Vietnam à Deng Xiao Ping pour une autorisation d’accès au marché chinois. Ils feraient bien aussi de garder en mémoire ce 19 janvier 1974, sanglant épisode de l’Histoire de Hoang Sa où la 7ème flotte U.S est restée sourde aux appels de détresse des marins et officiers de leur allié, la République du Vietnam, et a froidement laissé 54 d’entre eux se faire exécuter par la flotte chinoise à quelques miles de là. Ils ne devraient pas oublier les paroles mielleuses et complices que Kissinger, conseiller de Nixon, adressait 4 jours seulement après cette agression au chargé de délégation chinois en Amérique pour solliciter la libération d’un agent américain capturé à Hoang Sa : « La position de l’Amérique est de ne pas soutenir les revendications du Sud Vietnam sur les îles. Je veux être clair sur ce point…Le gouvernement de Saïgon est en train de former de nombreuses délégations pour rencontrer les organisations internationales comme SEATO (South East Asia Traity Organization), y compris l’ONU. Nous voulons qu’il soit clair pour vous que nous n’avons rien à voir avec ces délégations.»(9). La « paix dans l’honneur » : c’était le slogan de Nixon et des siens pour qualifier cette lamentable trahison.

Non, vraiment, comme la France coloniale et « civilisatrice », l’Amérique « démocratique » n’a pas les mains propres concernant la tragédie de Hoàng Sa et sa situation présente. Quoique les deux Etats disent, quelle que soit la neutralité qu’ils prétendent afficher aujourd’hui dans les conférences internationales et ailleurs concernant ces « disputes territoriales » dont ils seraient étrangers, ces deux puissances portent une très lourde responsabilité concernant la main mise chinoise sur l’archipel, la menace qui pèse sur la libre circulation dans la région et, bien au-delà, les risques de conflits armés.

Au centre de leurs trahisons passées se trouvait l’appât du gain à court terme. Tout ce qu’il faut leur souhaiter aujourd’hui pour récupérer un peu de leur honneur perdu, clarifier et garantir leur avenir, c’est de ne pas retomber dans les mêmes erreurs pour quelques milliards de dollars éphémères distribués en période de crise par le père Noël chinois. Ils doivent considérer comme une dette historique vis-à-vis du peuple vietnamien et un devoir à l’égard de leurs propres peuples qu’ils ont aussi trahis, la responsabilité de peser réellement et lourdement sur la communauté internationale pour exiger le respect de la loi internationale concernant le droit à la mer. Pour que les pêcheurs vietnamiens cessent d’être coulés, malmenés, emprisonnés et rançonnés par centaines lorsqu’ils vont gagner leur vie dans l’espace maritime et insulaire de leur pays. Pour que Hoang Sa soit finalement libérée et rendue à son légitime propriétaire, le peuple du Vietnam. Comme un triomphe du droit, de l’honneur et de la civilisation. Comme la seule condition d’une paix durable, bénéfique à tous.

(1) les noms vietnamiens de ces îles, bancs et récifs ont été ajoutés par l’auteur

(2) Groupe situé au nord-est de l’archipel qui comprend les îlots ,écueils et bancs de Bình Sơn,Phú Lâm, Cồn cát nam, đảo Nam, đảo Trung, đảo Bắc, đảo Cây, cồn cátTây.

(3) alors ministre de la marine militaire et futur ministre des colonies

(4) député, ancien haut fonctionnaire de l’administration coloniale en Cochinchine, ancien Résident supérieur du Laos puis de Cambodge

(5) Ce sénateur, brandissant la menace communiste, avait publié dans l’édition économique du « Capital » : « … Chacun s’accorde à reconnaître que les insurgés communistes de l’Annam et du Tonkin reçoivent subsides et armes par la voie de mer, la côte d’Annam étant particulièrement propice aux débarquements clandestins. Il faut donc occuper les Paracels, sentinelles avancées du Tonkin, base propice de surveillance mais aussi de contrebande. » Rappelons que cette période se situait juste après les soulèvements populaires du Yen Bai et du Nghe Tinh.

(6) Littéralement : la chose de personne. C’est une expression latine utilisée en droit civil(droit des biens) qui désigne une chose sans maître, c'est-à-dire qui n’a pas de propriétaire mais qui est néanmoins appropriable

(7) Défense d’un publiciste devant l’assemblée législative 1er juin 1971

(8) Si l’on ouvre Google Earth, en cliquant sur l’Ecueil de la découverte (đá Lồi), au nord de Passu keath (Bạch Quy) on découvre ces mots rageurs, en anglais des bars : The Xisha islands belong to china ! are u a blind man? In the photo have chinese characters, it is an island belong to china. can’t u see? Vietnam pig ! Too foolish !

(9) Foreign Relations of the United States, 1969–1976 Volume XVIII, China, 1973–1976,Document 66.

André Menras - Hồ Cương Quyết

Hoangsa-Vietnam.com

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